Hymne à la bienveillance, création précieuse
Ni comédie romantique au happy-end prévisible, ni récit réaliste autour des valeureux Misa et Takatoshi surmontant leur handicap, Shô Miyake nous invite à regarder avec une attention soutenue et une émotion contenue le lent cheminement de deux êtres fragiles dans la douceur et la compréhension mutuelle au cœur d’un collectif à taille humaine, porté par une bienveillance manifeste et communicative.
Mais qui connaît l’œuvre de Shô Miyake, cinéaste japonais de 41 ans et réalisateur prolixe, déjà remarqué par les responsables de grands festivals ? Ses fictions de cinéma (la 1ère Play back, Locarno, 2012), son documentaire musical (The Cockpit, 2014), son drame historique pour la télévision (The Courier, 2017) ? Au-delà d’une reconnaissance critique, trois beaux films récents, La Beauté du geste, Berlin, 2022, Un été en hiver, 2025, récompensé par le Léopard d’Or au festival de Locarno (bientôt distribué en France) et Jusqu’à l’aube, Berlin, 2024, actuellement en salle, témoignent d’un talent précieux.
Nul besoin de songer au maître Ozu pour déceler chez le jeune Miyake des qualités rares alliant le classicisme épuré de la mise en scène à l’extraordinaire délicatesse du traitement de son sujet et à l’empathie profonde éprouvée par les spectatrices et les spectateurs envers les personnages vulnérables de Jusqu’à l’aube.
Le lien comme ‘geste barrière’ contre la souffrance et la peine
Au début, nous découvrons Misa (Mone Kamishiraishi) et Takatoshi (Hokuto Matsumura) séparément. L’une dans la rue, tombant brutalement d’un banc public sur le trottoir, victime d’un malaise visiblement invalidant. Le second, souvent cloîtré dans un appartement sombre dont il semble avoir du mal à sortir. Peu à peu, nous découvrons qu’ils sont tous deux, à partir de symptômes de troubles inguérissables, en train de changer de vie et de chercher un travail davantage compatible avec leur maladie.
Le voisinage fortuit dans la même entreprise familiale de fabrication d’outils d’observation du ciel et des étoiles destinés aux enfants met bien du temps à se transformer en camaraderie professionnelle et en amitié authentique. Même si le reste de l’équipe, responsables ouverts, collègues attentifs, font tout pour minimiser les incidents et accidents engendrés parfois par le comportement déroutant et les attitudes mal maîtrisées des deux récents embauchés.
Silences prolongés, paroles parcimonieuses, petits gestes (trouver le gâteau préféré, venir couper les cheveux à domicile, traverser la ville à bicyclette pour apporter un portable oublié sans s’attarder…) sont comme autant de traces minuscules d’un lien invisible qui se construit. Une amitié discrète, des émotions fortifiantes sans le recours aux mots pour les dire.
Des échanges rares et denses comme celui au cours duquel le jeune homme constate sans s’en étonner qu’il est possible d’avoir une femme comme amie sans partager un sentiment amoureux.
Une expérience de la force du lien pour surmonter d’autres souffrances, d’autres peines. Une expérience de l’association humaine que les deux protagonistes partagent avec certains membres de l’équipe, pas à pas, au fil de convergences subtiles, par fragments de séquences suggestives. Pour culminer en particulier lors de la mise en œuvre de la séance publique, au Planétarium, pour une observation du ciel et des étoiles, dans une forme d’harmonie joyeuse et éblouissante.
Prendre le temps de veiller sur l’autre
A l’opposé du montage dopé par le vertige de la vitesse et du cinéma spectaculaire happé par la violence ostentatoire, Shô Miyake privilégie les plans larges, souvent fixes et prolongés, créant un espace-temps à l’intérieur duquel ses personnages ont le loisir d’évoluer et nous de les observer. De voir aussi comment leurs gestes, simples ou complexes, chez eux et au bureau, constituent chaque fois une aventure et une tentative pour trouver un ‘équilibre’, avec soi-même et grâce aux liens tressés progressivement avec les autres.
Outre le concours d’interprètes subtils, le cinéaste maîtrise avec finesse les moments où les changements d’échelle des plans (plus rapprochés sur les visages et les corps) et les rares mouvements de caméra (la virée insouciante de Takatoshi à bicyclette) accompagnent avec légèreté les nouvelles façons d’accéder à soi et aux autres, dans un équilibre inédit, toujours fragile.
Le cinéaste le reconnaît : « Même si je suis bien conscient de la cruauté du monde, je ne souhaite pas, pour ma part, la reproduire ». Rassurons-le. Jusqu’à l’aube, ode délicate à la simple humanité, nous touche infiniment.
Samra Bonvoisin
Jusqu’à l’aube, film de Shô Miyake-en salle actuellement
