Comme le suggère la dernière version du DIGCOMP, l’Intelligence Artificielle (IA) n’est qu’une couche nouvelle qui s’ajoute à l’ensemble de ce qui a été travaillé depuis le début des années 1980 avec le développement de l’informatique puis du numérique dans le monde éducatif. D’ailleurs ce référentiel explique de manière assez précise la manière dont l’IA s’immisce dans ce paysage déjà là depuis longtemps. Les soubresauts que la société et l’école subissent depuis l’arrivée de l’informatique au début des années 1980 sont assez récurrents, aussi bien en termes de « nouveauté » que d’interrogations qu’ils suscitent. A chaque évolution, des phénomènes similaires se sont produits autour aussi bien de l’engouement que de la détestation ou encore de la vulnérabilisation des populations.
Une question récurrente à l’école : interdire ou éduquer, oui mais comment ?
Le ministère de l’éducation tente de cadrer cela comme le montre la dernière mouture d’un document (trouvé « par hasard » sur son site : ) important : « la stratégie du numérique pour l’éducation 2023 2027 ». Il s’agit d’une actualisation de fin 2025 d’une première version publiée en 2023. Cette mise à jour est le signal d’une constante adaptation indispensable compte tenu des pratiques réelles et des outils proposés. Tout comme le cadre d’usage de l’IA ou encore la circulaire tous les deux de juin 2025, visant à « limiter » les possibilités du « faire éducation » dans l’espace scolaire.
Cependant c’est aussi la confirmation de l’ambiguïté des politiques sur cette question : Il faut former au numérique, mais il faut limiter les usages en contexte scolaire. Et pendant ce temps-là, hors de l’école, que se passe-t-il ? C’est la question que posent les enseignants confrontés à un cadre d’usage restrictif et des pratiques hors école qui sont de plus en plus envahissantes. Anne Cordier va dans ce sens dans son interview pour le café pédagogique : « interdire un objet qui structure déjà massivement leurs pratiques sociales, informationnelles et culturelles ne les aide ni à grandir, ni à apprendre à se réguler ».
La désinformation, une alerte à la vigilance éducative
Dans la communauté enseignante et de manière traditionnelle on retrouve les catégories habituelles : les réticents, les attentistes, les curieux et les enthousiastes, Au-delà de ces prises de position, la question est celle d’une analyse systémique de la place des moyens numériques dans la société. Si l’on peut comprendre les différentes prises de position face au numérique, en tant qu’éducateur, d’enseignant, notre rôle n’est-il pas justement de permettre une articulation pertinente entre l’intérieur et l’extérieur de l’école.
Un exemple illustre bien ce questionnement : le ministère de la santé a lancé une stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé (rapport d’expertise sur le sujet ). Dans le document du plan national on peut lire (entre autres) « l’éducation critique à la santé dès le plus jeune âge, en poursuivant la responsabilisation des plateformes numériques et en intégrant la désinformation en santé au sein des programmes de recherche« . Comment imaginer que l’école soit absente ou du moins à distance de cette éducation critique à l’information ? C’est à nouveau l’ambivalence des politiques que nous avons souvent signalée dans nos propos en particulier à partir de la mise en place des mesures de limitation et d’interdiction, le cadre d’usage de l’IA en étant l’une des plus récentes illustration.
Accompagner avec des savoirs scientifiques
Le rapport d’expertise sur la désinformation en sante remarque ainsi : « une éducation scientifique et en santé insuffisante, une difficulté réelle à juger la fiabilité des sources d’information et un rapport à l’information bouleversé par le numérique« . Voilà la base d’un programme d’éducation qui mériterait un élargissement à d’autres domaines. L’IA rend cette éducation d’autant plus urgente que, progressivement, l’usage des IA génératives généralistes prend la place des moteurs de recherche ou encore des sites spécialisés dans leur domaine.
Cela exige des enseignants pas uniquement l’éternelle recours à la formation, dont on ne peut que reconnaître le faible effet dans les pratiques, mais un changement de posture autour du « questionnement intellectuel », sortir du sachant pour aller vers l’accompagnant au double sens de « avec et vers ». Les enseignants sont amenés à travailler « avec les élèves » dans un cheminement « vers » la lecture critique du monde environnant. Critique ne signifiant pas négatif (comme trop souvent cela est vécu), mais interrogatif sur tout ce qui est énoncé, jusque dans les programmes officiels définis par les gouvernements.
L’approche par le « doute raisonnable »
L’autonomie intellectuelle de l’éducateur doit être travaillée constamment. Cela peut sembler inquiétant et déstabilisant. Pour cela il est nécessaire d’engager une réflexion « sociale » sur ce que signifie « enseigner ». Si d’aucuns déplorent la transformation du métier vers une activité d’accompagnement, c’est ne pas prendre en compte l’environnement social dans lequel les moyens numériques ont un effet de plus important sur la représentation et la compréhension du monde. L’exemple des algorithmes de conformation qui enferment l’utilisateur dans une bulle « imperceptible » est suffisamment éclairant.
La notion de « doute raisonnable » (Qu’est-ce qu’un doute raisonnable ? Marion Vorms, Dans Revue philosophique de la France et de l’étranger 2018/3 Tome 143, pages 371 à 390, Éditions Presses Universitaires de France), qui est à mettre en opposition à celle de la croyance (au sens intellectuel du terme) devrait être au fondement de toutes les didactiques et des posture pédagogiques et éducatives. Les moyens numériques externalisent depuis plus de soixante ans de manière progressive notre capacité d’information et d’accès au savoir. Le processus de la connaissance, transformer un « message » en « savoir » incorporé ne peut se suffire du modèle informationnel de Shannon (qui s’applique avant tout aux « machines à communiquer »).
Trouver la bonne distance
La pensée dominante sur la place du numérique dans le monde scolaire français est d’abord celle de la limitation, l’encadrement, l’interdiction. C’est dans le collectif que le « doute raisonnable » devrait être travaillé au sein des équipes éducatives. Afin de construire un véritable axe éducatif qui mette les moyens numériques à leur juste place, il est important de rechercher la « bonne distance ».
Si les équipes, au sein des établissements sont le premier lieu de cette réflexion, il est indispensable que ces débats et ces temps de réflexion collective investissent les différents niveaux de la hiérarchie. Dans le système scolaire français si centralisé, les établissements scolaires sont en système avec le cadre hiérarchique. Or si celui-ci n’est pas capable d’engager réflexion et dialogue verticalement et horizontalement, cette dynamique restera lettre morte.
On le constate dans les propos des politiques, influencés par cette hiérarchie qui leur « prépare les dossiers », ils manquent de perspectives éducatives. On constate que les politiques sont plus prompts à la répression qu’à la prévention (celle-ci est difficile à mesurer en termes d’effets), ou pour le dire autrement, éduquer au numérique reste un thème d’incantation, mais pas de « projet éducatif » pour la société tout entière.
Bruno Devauchelle
