« Enseignante dans un collège rural éloigné de beaucoup de repères culturels, j’ai toujours beaucoup d’émotions lorsque je vois mes élèves entrer en contact direct avec des jeunes de leur âge ne vivant pas du tout les mêmes expériences, très loin d’ici, mais ayant les mêmes besoins et les mêmes avis sur le monde ». Ainsi Sandra Billaud, professeure d’anglais au collège Arthur Rimbaud à Latillé en Nouvelle-Aquitaine, dresse-t-elle le bilan du projet eTwinning E(uro)scape Room. En construisant ensemble un jeu d’évasion numérique consacré à l’Europe, les élèves de 11 pays européens ont exploré les cultures de leurs partenaires, appris à les représenter, les interpréter et les mettre en scène, ont expérimenté les plaisirs et les intérêts de la création, de la médiation et du jeu. La démarche ludique et collaborative a permis aux 3es de découvrir l’Europe autrement : non pas comme un ensemble de notions à apprendre, mais comme un espace vivant, pluriel et stimulant, dans lequel trouver sa place.
Comment avez-vous découvert eTwinning ?
J’ai commencé à utiliser la plateforme en 2016 à la suite d’un séminaire bilatéral Royaume Uni/France niveau débutant où j’ai rencontré ma première partenaire de projet, Rachel, irlandaise du nord, professeure en géographie.
Pouvez-vous nous présenter le projet E(uro)SCAPE Room ?
Euroscape Room visait à établir un partenariat entre une douzaine d’établissements scolaires issus de onze pays européens (France, Grèce, Pologne, Roumanie, Espagne, Portugal, Turquie, Tchéquie, Croatie, Italie, Allemagne), tous animés par un objectif commun : favoriser la découverte mutuelle, la compréhension des cultures respectives et l’identification des valeurs partagées au sein de l’Union européenne. Dans cette perspective, les participants ont collaboré à la conception d’un jeu d’évasion commun, l’Euroscape Game, intégrant l’ensemble des contenus étudiés. Ce projet s’adressait à des élèves de niveaux variés, du collège au lycée.
Ce projet se donnait pour mission d’acquérir une conscience culturelle (découvrir l’autre, sa culture, prendre de la distance par rapport à la sienne), une identité européenne commune, des compétences numériques (de nombreux outils collaboratifs et autres), de renforcer leur confiance en eux dans leur propre apprentissage et de développer leur compétences psychosociales (se faire des amis européens, écouter les autres et s’entraider, prendre des décisions communes et collaborer afin de créer des produits communs grâce à un travail d’équipe nationale et transnationale) ainsi que leurs compétences linguistiques- en communiquant tous en anglais (langue outil).
Le projet comportait une grande variété d’activités. Les élèves des différents pays appariés ont été regroupés en groupes nationaux et transnationaux. Il y a eu des activités impliquant des collaborations transnationales individuelles (par exemple, le jeu « Who’s who ?») et d’autres impliquant la collaboration de groupes d’élèves transnationaux (par exemple, des quiz culturels sur un Padlet, un ebook sur Bookcreator). Ils ont fait des recherches sur leurs cultures respectives afin de créer des énigmes pertinentes.
Ces mêmes énigmes, créées par les élèves, individuellement ou en groupe, ont été compilées en un seul récit d’escape game appelé Euroscape Room. Elles ont été assemblées sur un Genially, qui se prête parfaitement à ce type de gamification virtuelle. Nos jeunes ont été impliqués dans ce processus technique, apprenant à utiliser les outils numériques pour créer une expérience interactive. Le jeu d’évasion a été testé par les élèves et les enseignants. Les commentaires ont été recueillis et tous les ajustements nécessaires ont été apportés pour améliorer le produit final.
Quelles compétences des élèves avez-vous cherché à développer via ce projet ?
Les 5 objectifs du CECRL ont pu être validés : compréhension écrite (sur les documents envoyés par nos partenaires grecs par exemple), orale (avec les vidéos), l’expression orale en continu (présentation de sa/son correspondant, du projet entier en fin d’année en anglais comme épreuve), l’interaction (à travers le Padlet de correspondance), ou même la production écrite (finalement très utilisée dans les travaux de recherche et de mise en ligne sur des documents type Bookcreator ou Genially).
A travers la thématique de l’Europe travaillée ici, cela a également engagé des compétences culturelles sur l’histoire, la géographie des pays étudiés ainsi que les institutions européennes. Puisqu’en plus, nos élèves français ont pu appuyer leurs connaissances sur une visite privilégiée au parlement européen de Strasbourg et sur une session parlementaire à laquelle ils ont pu assister en direct.
Les compétences artistiques ont également été mises à profit à travers l’élaboration du logo de notre projet, étape pour laquelle les élèves se sont beaucoup investis, encourageant leur créativité et leur autonomie avec l’aide de leur professeure d’Arts Plastiques en France, Marie Bona.
Pour l’équipe française, le dispositif eTwinning a apporté un support pédagogique incroyable à notre projet. Notre voyage scolaire à Strasbourg avec visite du parlement et notre échange OFAJ a pu bénéficier de tout cet apport et de cette interactivité en anglais pour étayer les connaissances sur l’Europe et les pays qui la compose. Et vice et versa. Quant aux 10 collègues qui travaillaient avec nous, elles ont clairement défini cette ouverture européenne virtuelle comme une expérience culturellement dense et extrêmement riche en communication et en partage, que ce soit entre élèves ou entre partenaires adultes. En multipliant les pays, nous avons démultiplié nos partages.
C’était un projet long (9 mois) avec des défis majeurs dus au nombre de partenaires. Maria, cofondatrice, rythmait les différentes activités et leurs « deadlines » avec moi grâce à une communication mail efficace et permanente. Alors même que nous craignions, lorsque nous avons lancé le projet, que la quantité de collaborateurs allait nous créer des problèmes, ce fut une vraie réussite ! C’est la magie de ce genre de dispositif en fait !
Vu le grand nombre de pays collaborateurs, nous avons tous fonctionné par paires. Par exemple, la Pologne travaillait avec la Roumanie, la France avec la Grèce, etc. Les pages du TwinSpace, toutes hiérarchisées soigneusement par notre cofondatrice Maria, nous ont permis de nous organiser plus efficacement en modélisant notre mode de fonctionnement, et en situant précisément les activités ainsi que les objectifs de chaque activité en elle-même.
Comment les élèves se sont-ils impliqués ?
Il paraît important de noter que de nombreux élèves de ma classe étaient en difficulté scolaire, que certains bénéficiaient d’aménagements en cours : 3 PAP et 3 élèves absentéistes. Ce projet a été de façon inattendue une raison supplémentaire pour certains élèves en décrochage de venir au collège, avec une amélioration de leur présence constatée en fin d’année grâce à un gros travail de notre commission GPDS et peut être aussi à leur adhésion au projet – pour au moins une élève. Les élèves présentant des troubles de lecture et de graphie ont été tout aussi actifs mais avec des tâches aménagées. Ce projet eTwinning s’est donc voulu inclusif et adapté dans un collège rural, grâce au partage du travail sur le TwinSpace et la collaboration transnationale.
eTwinning est innovant dans le sens où ce dispositif incite à la pédagogie de projets dans des enseignements souvent contraints par des programmes et des impératifs de contenus. Je trouve mes pratiques différentes ; eTwinning change en effet le rôle du/de la professeur.e. Nous ne sommes plus vraiment « créateurs/trices de contenus » mais des guides voire des « managers » de projets. Les élèves sont réellement actifs/actives et prennent beaucoup en charge pendant les heures de cours. Le/la professeur.e se décentre et aide les élèves sur bien des points. L’interactivité et la collaboration avec un autre pays donne vraiment beaucoup de sens concret à l’enseignement et fait gagner les élèves en autonomie.
Qui plus est, c’est une plateforme virtuelle qui implique l’utilisation d’outils numériques innovants, dans le respect de tous. A chaque projet, j’ai appris énormément des autres partenaires et de ce qu’elles proposaient pour travailler ensemble, même en tant que RUPN dans mon collège ! Voilà aussi où se trouve l’innovation : sur la diversité des ressources numériques pédagogiques, soit que nous découvrons grâce aux autres pays européens, soit que nous devons chercher et manipuler pour faire aboutir nos projets. C’est extrêmement formateur autant pour nous que pour les élèves !
Quels résultats concrets avez-vous pu constater jusqu’à maintenant ?
Lorsque les projets sont menés en 4e par exemple, j’observe que l’année suivante, les élèves présentent davantage d’autonomie, voire de motivation pour la langue avec plus de participation décomplexée en classe, de présentations de sujets du DNB en langue vivante, etc.
Les partenaires restent souvent de très bons amis et entretiennent des fils de discussion personnels voire professionnels très intéressants, et même parfois, cela permet de reconduire des projets – nous avons par exemple établi une correspondance épistolaire en anglais sur une classe entre la Grèce et la France l’année dernière… Ces réussites – même sans labels – permettent la création de réels réseaux de professeur.e.s pour souvent aller plus loin (échanges Erasmus) ; c’est vraiment incroyable et enthousiasmant d’avoir des connaissances dans toute l’Europe !
Les productions finales sont réutilisées comme appui ou activité lors de semaines à thème dans mon collège. Ainsi, le jeu d’évasion Euroscape Game, créé par les élèves d’Euroscape Room, est donné à jouer à tous les élèves lors de nos animations du « Joli Mois de Mai de l’Europe ».
Les contenus et tâches finales des projets eTwinning peuvent aussi servir de tremplin à une réflexion durable d’établissement. En effet, un projet sur les Fake News appelé Pax Média impliquant 4 de mes collègues et 2 partenaires européens (Majorque et Italie) a donné naissance l’année suivante à une classe média (menée par notre professeure documentaliste EMI Mme Hattermann) qui est toujours maintenue ce jour au collège.
Un élément marquant que vous souhaiteriez partager ?
Enseignante dans un collège rural, éloigné de beaucoup de repères culturels, j’ai toujours beaucoup d’émotions lorsque je vois mes élèves entrer en contact direct avec des jeunes de leur âge ne vivant pas du tout les mêmes expériences, très loin d’ici, mais ayant les mêmes besoins et les mêmes avis sur le monde ; j’adore examiner leurs réactions, réagir à leurs questions qui nous semblent si évidentes pour nous, les profs !
Je raconte aussi souvent l’anecdote de mes élèves lors de mon premier projet qui ont appris les coutumes et les symboles irlandais, en déconstruisant les stéréotypes. Leurs yeux pétillaient de curiosité, c’était sincèrement bouleversant de voir des jeunes littéralement ouvrir les yeux sur ce qui existe ailleurs et autrement !
Propos recueillis par Anthony Riou et Jean-Michel Le Baut
Le projet sur la plateforme eTwinning
