« Je ne suis pas contre le terme d’élève, mais à condition qu’on ne lui donne un sens de dressage ou de « nourrissage » comme on élève les lapins » poursuivent-ils. Une réflexion sur les missions – et leur difficulté – d’enseigner et d’éduquer… dans l’école.
Les processus à l’œuvre dans l’éducation sont partagés par tout un chacun et par les différentes instances d’une société dont l’école. L’enseignement participe activement au travail d’éducation en interaction avec les autres « milieux d’éducation » que sont les familles, les communautés d’appartenances, le quartier, les associations d’éducation populaires existantes et les institutions citoyennes. Pour autant, on ne peut confondre ni leurs cœurs de mission, ni leur mode de mise en œuvre.
L’enseignement :
– A trait à des contenus de connaissances avérées.
– S’effectue dans un cadre légal et centralisé.
– Repose sur des dispositifs collectifs professionnalisés.
– S’adresse à des élèves par « tranche d’âge ».
– L’élève découvre et « apprend » des matières « extérieures » à lui-même.
– Les contenus sont prescrits dans des programmes.
– C’est un mouvement venant de l’extérieur de l’élève.
– La relation est asymétrique de l’enseignant vers l’élève.
L’enfant devenant « élève » découvre qu’il y a une pluralité de langages autres que celui de sa famille et de son clan d’appartenance. Il constate que chaque discipline est un « langage » qu’il lui faut apprivoiser. Il apprend à se servir des différents registres de compréhension et de communication. En étant élève, il passe de la sphère des convictions privées, à celle des « savoirs partagés ». Il apprend la fonction critique et la rigueur et l’approche scientifiques des connaissances.
Un enfant qui n’est pas scolarisé risque de passer à côté de la mise en travail du rapport aux autres et du rapport à une loi qui n’est ni la loi familiale, ni la loi des pairs. Il risque de passer à côté de la manière dont chaque humain se structure en se confrontant à un cadre, à des règles, des limites, et des interdits. Il ne pourra expérimenter la façon dont les autres lui apprennent à être lui-même, dans l’espace commun de la classe.
L’éducation :
– A trait à des processus d’humanisation.
– Est partagée par tous les humains : parents, environnement, école.
– S’effectue dans des contextes de vie et d’appartenances diversifiés.
– C’est l’enfant qui élabore les capacités qui lui sont et lui seront nécessaires.
– C’est un mouvement venant de l’intérieur de l’enfant auteur de ses propres élaborations.
– S’effectue dans et par les autres, au moyen de l’altérité et de l’altération.
– La relation est asymétrique adulte/enfant et symétrique dans les partages de vécus.
– N’est jamais achevée et s’effectue tout au long de la vie.
L’éducation concerne les processus d’humanisation universels, ou communs à un ensemble de cultures. Elle est radicalement singulière car c’est l’enfant, l’adolescent ou l’adulte qui élabore ses capacités par la mise en question et en déconstruction de ce qu’il est et de ce qui l’a construit au plus intime de lui-même. La « matière éducative » est l’enfant-lui-même, car c’est lui qui élabore ses différents rapports à lui-même, à autrui, à la règle, au pouvoir, à la frustration…
Les parents partagent avec « tout un chacun » la mise au travail de l’enfant quant à l’élaboration des capacités indispensables à son existence. Ces capacités sont « structurelles » parce que liées à la structuration psychique, affective, relationnelle et sociale de tout humain. Personne ne peut élaborer la capacité à différer à la place d’un enfant dans le « tout, tout de suite », mais pour qu’il puisse accéder à cette élaboration, il lui faut un contexte, un dispositif et des personnes qui ne l’abandonnent pas à lui-même et à l’emprise de ses envies et de ses pulsions.
La fécondité de la différence
L’enseignement et l’éducation ne sont ni à confondre ni à amalgamer, ni à opposer. Ce que révèle leur « écart » c’est qu’ils sont chacun des espaces d’ouverture particuliers, aux perspectives proches et cependant « autres ».
– En s’écartant de l’éducation, l’enseignement ouvre les élèves à des perspectives qui sont propres à l’élaboration des connaissances comme à l’identification du vrai et du faux, dans le maquis des « vraisemblables ».
– En ne « collant pas » à l’enseignement, l’éducation révèle des nécessités et des obligations qui lui sont propres et universelles quant aux processus d’humanisation.
Il n’est pas possible de cumuler les finalités et conditions de ces champs différenciés sans faillir à chacun des « cœurs de mission ». L’enseignement n’est qu’un des aspects de l’éducation et la démission éducative d’une société ne peut être totalement compensée par l’école.
L’« Éducation Nationale », un titre trompeur
Le titre du ministère de « l’Éducation Nationale » est mensonger. L’Éducation Nationale se préoccupe peu d’identifier la nature du travail éducatif à entreprendre chez chaque enfant accueilli dans « l’institution éducative », que prétend être tout établissement scolaire. Elle ne dit pas comment et avec quels moyens le travail d’éducation peut s’articuler avec l’enseignement, ni à quel coût et à quelles conditions.
L’école en tant qu’institution, l’enseignement en tant que fonction, ne peuvent agir avec pertinence sans tenir compte de ce que vit et ressent l’enfant et l’adolescent, logé pour un temps dans un habit d’élève. Réconcilier ce que vit l’enfant et ce que vit l’élève, c’est trouver le moyen de réarticuler les questions de l’éducation qui travaillent l’enfant et celles de l’enseignement qui concernent l’élève.
Or, en enfilant son « survêtement » d’élève, l’enfant y enferme les peurs et les fantômes qui l’habitent. Il y cache la trace des coups portés à ce qu’il est, au plus intime de lui-même. Ce sont ces bleus de l’âme qui font symptôme et qui, dans l’espace scolaire, s’expriment en termes de difficultés d’apprentissage. Ces « difficultés » ne sont que la surface des énigmes que l’institution scolaire devrait être en capacité d’accueillir et de décrypter quand elle se prétend inclusive.
L’étrangeté de l’éducation
L’éducation, quand elle réussit, disparaît dans le banal, l’ordinaire, le normal. C’est quand elle n’a pas fonctionné que l’on s’interroge sur ce qui a manqué. Ce sont les dysfonctionnements qui permettent de comprendre les processus en jeu pour qu’il y ait éducation. Ce sont les dégâts considérables constatés dans les dérives des violences individuelles, telle l’histoire de Mohamed Mérah, ou collectives, telles les émeutes en juin et juillet 2023, qui obligent une société à constater ses carences en éducation.
L’enfance est le lieu et le temps de gestation du futur de notre humanité. Quand il y a éducation, c’est le potentiel d’humanisation qui se structure en chacun et en tous. Faute d’éducation c’est la déshumanisation et la destructivité qui se déploient. Les effets d’humanisation ou de déshumanisation se font sentir tout au long de la vie et dans chaque phase de l’être : enfant, adolescent, couple balbutiant avant la fondation d’une famille, dans ses différents groupes d’appartenance, professionnels, religieux, politiques.
Les enjeux de l’articulation de l’enseignement et de l’éducation
Ce n’est qu’en conjuguant l’enseignement et l’éducation qu’il nous sera possible de relever le défi de la transmission de l’humain. Il s’agit de reconsidérer les moyens de comprendre et de juguler les énergies tournées vers la destructivité en validant celles orientées vers la création des conditions rendant possible le « vivre soi et ensemble ».
S’intéresser à la façon dont s’élabore le « vrai soi » et à la manière dont les liens qui libèrent se tissent dans l’accès aux connaissances, nécessite de conjuguer l’enseignement et l’éducation. L’éducation oblige à sortir d’une école de la soumission à des protocoles, afin d’inventer une école du vivre ensemble. Elle invite à sortir d’une accumulation de connaissances et de compétences pour s’ouvrir à un accueil des ressources singulières de chaque élève afin qu’il puisse créer sa place en tant que participant à l’avènement d’un monde futur, habitable par tous.
Est-ce qu’on devrait changer l’appellation d’enseignant par une autre appellation ?
Oui et non, parce que je pense qu’il faut garder un espace d’enseignement. La question porte plutôt sur les mensonges de l’Éducation Nationale.
Quand on parle d’équipe éducative, je serais pour qu’il y ait réellement des équipes éducatives dans les collèges, les lycées et les écoles primaires, qu’il y ait des équipes qui seraient chargées d’épauler les enseignants. Équipes composées d’un ou d’une psy, d’un ou d’une assistante sociale, d’un ou d’une infirmière, d’un ou d’une éducatrice de jeunes enfants et d’un ou d’une éducatrice spécialisée, qui prendraient en charge tantôt les questions de relations avec les familles, tantôt les questions de relations avec la santé. Et que l’institution qui se prétend éducative ne soit pas réduite à une idéologie de l’efficacité et à la seule distribution de connaissances. Je ne suis pas gêné par le terme d’enseignant, je suis gêné par le mensonge qui consiste à laisser croire qu’ils peuvent faire de l’éducation, en plus de leur charge d’enseignant.
Une équipe éducative, c’est une équipe qui est présente et qui suit le tissu de la vie de l’institution, des professionnels, des élèves et des familles, et qui peut anticiper, afin qu’ils n’arrivent pas après l’incendie, comme des pompiers. J’ai travaillé dans le monde de l’éducation spécialisée avec des équipes éducatives où il y avait un psychologue, qui, soit était attaché à l’institution, soit était attaché à une équipe. Il y avait une assistante sociale, il y avait un éducateur de jeunes enfants… mais cela suppose des moyens.
Il y a une époque, dans les années 80-90, on avait commencé à utiliser le mot « apprenant », et moins le terme d’élève. Et finalement, ça n’a pas pris. Pourquoi ?
Le terme d’élève dans sa partie noble, désigne la possibilité que l’école offre à un enfant de s’élever, c’est-à-dire de dépasser ce qui bloque son humanité. S’élever en humanité, c’est grandir. Je ne suis pas contre le terme d’élève, mais à condition qu’on ne lui donne un sens de dressage ou de « nourrissage » comme on élève les lapins.
Le problème, c’est que là encore, on ne met pas les moyens pour qu’un humain grandisse en humanité au moyen de la connaissance. Il y a toute une pédagogie de l’exploration à développer, afin de permettre aux élèves de découvrir que des matières sont des aventures leur permettant de s’approprier le monde, loin d’une conception bancaire de l’éducation à laquelle l’idéologie des compétences renvoie.
Apprendre, c’est prendre et faire pour soi, « s’approprier » et rendre propre à un usage particulier. C’est le principe même de « comprendre ».
Nous sommes dans une époque où les savoirs vont de plus en plus être dispensés par des outils numériques. Quel sera le rôle de l’enseignant dans ce cadre-là ?
Le rôle de l’enseignant, n’est pas de bourrer les élèves de savoirs. C’est d’aider les enfants à construire leurs pensées. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir le smartphone, qui est un comblement de savoir. Une fois qu’on a trouvé le renseignement voulu, on n’a plus besoin de se creuser la tête. Mais c’est un faux savoir, un savoir de nomenclature et de catégorisation. À partir de là, on ne peut rien en faire.
La pensée néolibérale est une pensée de petits commerçants qui veulent faire de l’argent le plus rapidement possible. Elle est portée par la notion de « comblement du manque ». En n’utilisant que le circuit court de la pensée, c’est-à-dire le circuit de la récompense, il y a abrutissement de l’élève. C’est le contraire de la construction de l’intelligence.
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
