Comment filmer ‘ce qui n’a pas été montré’, selon les mots du réalisateur ? A fortiori s’il s’agit de la collaboration en France sous l’occupation allemande, période douloureuse de notre histoire récente, peu représentée sur grand écran et sujet toujours brûlant ? Depuis son entrée dans la fiction avec Les Corps impatients en 2003, Xavier Giannoli fait le choix de sujets dérangeants et de mises en scène audacieuses. De A l’origine en 2006 aux Illusions perdues en 2022 en passant par Marguerite en 2015 et L’Apparition en 2018, ses thèmes et ses personnages de prédilection, souvent inspirés de faits réels, s’affranchissent des règles dites communes, transgressent la morale, la croyance ou la loi. Et nous obligent à explorer les zones d’ombre de ‘la complexité humaine’.
Parti-pris assumé, questionnement dérangeant
Avec Les Rayons et les ombres, projet ambitieux, longuement mûri, fruit d’un rigoureux travail de documentation historique, prenant sa source dans une approche, presque intime, avec la brève existence de Corinne Luchaire (ses films, ses ‘mémoires’, sa chute…), Xavier Giannoli fait un pari dangereux. Prendre pour protagonistes un homme condamné par la Haute Cour de Justice pour trahison et intelligence avec l’ennemi, et fusillé en 1946, et une jeune femme (et mère d’une enfant) condamnée à la Libération à dix ans d’indignité nationale, peu de temps avant sa mort de tuberculose en 1950.
Il assume ce parti-pris avec force et nous confronte ainsi à des questions fondamentales qui résonnent particulièrement avec notre présent. Qu’est-ce qui fait qu’un être humain bascule sans retour de la générosité humaniste à l’abjection criminelle ? De quelle façon une jeune fille, sous l’emprise paternelle, se retrouve-t-elle ‘jetée dans la fosse aux lions’, de la jouissance à l’avilissement ?
Le regard rétrospectif de Corinne
Les premières séquences nous le montrent sans ambages. Corinne Luchaire, silhouette cassée et lunettes noires, seule avec son enfant, rouée de coups dans un parc et laissée à terre par deux hommes qui lui crachent à la figure, trouve refuge chez une voisine. Nous sommes à la Libération et, même si nous ne le savons pas encore, c’est une ‘étoile’ éphémère du cinéma des années 30, une ex-égérie des milieux mondains collaborationnistes et des fêtes parisiennes sous l’occupation nazie, qui nous parle. Et de sa voix brisée, elle raconte l’histoire dramatique (et authentique) en commençant par son dénouement : quelques images de son père fusillé s’écroulant le corps criblé de balles accroché au poteau d’exécution.
La narratrice (se) demande : comment en est-on arrivés là ?
Nous sommes dans les années 30. Jean Luchaire, journaliste français, héritier d’une pensée intellectuelle humaniste et pacifiste, et son ami Otto Abetz, amoureux de la France, s’engagent pour la paix en Europe. Corinne, quant à elle, devient en quelques films (plusieurs sous la direction de Leonide Moguy, Pierre Chenal ou Raymond Bernard) une ‘star’ à la grâce singulière et au jeu moderne. Une gloire de courte durée à laquelle la défaite de 40, l’occupation allemande (cinéastes juifs en exi, main mise sur les conditions de production…) et l’atteinte de la tuberculose mettent un coup d’arrêt brutal. Le ‘vedettariat’ de Corinne prend une autre dimension.
La guerre et l’occupation nazie à Paris notamment modifient radicalement la donne. Otto Abetz (August Dielh) devient ambassadeur d’Allemagne. L’amitié entre les peuples n’est plus un slogan rassembleur pour dire le refus de la boucherie et de la barbarie de la Grande Guerre.
Que vont devenir nos deux amis philanthropes ?
Presse et pouvoir : vers l’asservissement, fête et argent
Dans l’adhésion au nazisme Otto a visiblement plusieurs longueurs d’avance sur Jean. Ce dernier, patron de presse, passe du journal engagé au journal dépendant des informations officielles fournies par le pouvoir. Au fil de réunions de rédaction des plus problématiques et des interrogations inquiètes de l’équipe, Jean, nommé responsable de la corporation de la presse française par Vichy, est de plus en plus soumis aux injonctions d’Otto. Il n’a plus aucune marge de manœuvre par rapport à la propagande officielle. Son journal relaye les décisions, les faits et gestes du pouvoir pétainiste (lois antijuives, expropriations, rafles, arrestations, port de l’étoile jaune…).
Ce crescendo dans l’asservissement professionnel et moral se manifeste aussi dans le montage en parallèle de scènes de la vie mondaine de Jean, ses diners dans des restaurants de luxe, ses soirées au cabaret entre femmes ‘légères’, hommes d’affaires et officiers ou autres gradés nazis.
Et ce goût de l’or (comme le soulignera le procureur lors du procès), le goût du luxe et du lucre, la liberté sexuelle d’un jouisseur de l’instant.
Une jouissance et une insouciance criminelle dans une ‘absence au monde’ saisissante ; il tente de se dédouaner (ou de faire valoir le pouvoir dépendant de ses liens avec l’occupant) en obtenant des laissez-passer pour favoriser la fuite de quelques juifs traqués, contraints à l’exil.
Comme s’il demeurait dans un état d’inconscience ou ne voulait pas voir, ce qu’il sait depuis le début de cette funeste entreprise, le désastre de la collaboration et l’infamie. Ambivalence et opacité que le comédien Jean Dujardin suggère d’un regard ou d’un geste furtif. Face à lui Corinne, sa fille qu’il associe de fait à sa dérive mortifère, tout en croyant maintenir une protection de sa vie professionnelle et affective, la jeune comédienne Nastya Golubeva révèle une sensibilité, une justesse et une intensité de jeu peu communes, capables de figurer des transformations au fil des épreuves façonnant sa jeune personnalité, son esprit et son corps, de la starification à l’humiliation, de l’oppression à la domination jusqu’à la déchéance.
Mise en scène du désastre, contagion du mal
Pour raconter ce qui a mené au désastre pour Jean, pour Corinne, pour la France entière après l’effondrement de la défaite et avant la victoire sur le nazisme, Xavier Giannoli opte pour une sorte de fresque non dénuée de souffle, mêlant l’intime et l’histoire. Une fresque aux accents romanesques, prenant cependant peu de libertés avec la réalité des faits. La musique (Guillaume Roussel) sombre et la voix abîmée de la narratrice en modulent les ressorts dramatiques. La présence en off de Corinne souligne l’engrenage fatal et aussi, parfois, l’aveuglement partagé et la frénésie de jouissance et de consommation de plaisirs chez ce couple (père-fille) quasi incestueux ; la construction d’une personnalité par l’attrait du jeu et de la lumière, l’emprise paternelle et la revendication prolongée d’une absence de conscience du mal.
Et le flash back introduit le récit dans une autre temporalité, celle d’après, celle de la condamnation à mort du père, de l’épuration, du mépris et de l’opprobre. De la non-reconnaissance en tant que mère et en tant que femme, un corps qu’on piétine soumis à la menace de mort, un visage honteux sur lequel on crache.
Le travail sur la lumière et les contrastes de couleurs (Christophe Beaucarne) figurent l’enfermement des protagonistes dans un univers clos, à l’écart de la marche de l’histoire. Dans la journée, en extérieur, une lumière à la limite du Noir & Blanc comme les images d’archives d’alors ou la blancheur des paysages de montagne, ceux des sanatoriums où le père et la fille atteints de tuberculose séjournent, chacun à son tour, entre les infirmières en blouse et les malades dans leurs draps blancs. La mort qui rôde.
A l’opposé, lumières tamisées, ors, rouges flamboyants pour les soirées au cabaret et les scènes orgiaques. Et pourtant, le montage (Cyril Nakache) traite les séquences de fête et de jouissance sexuelle suivant des modulations et des rythmes différents, de plus en plus courts jusqu’à en être écoeurés, dans le mélange des corps et la surabondance de plats raffinés et de flots de champagne.
Une atmosphère oppressante, crépusculaire, le rouge se teinte de sang, vire au noir.
Et soudain, dans la lumière claire, à ciel ouvert, la fuite en catastrophe à l’été 1944 vers le Sud de l’Allemagne, le château de Sigmaringen et le gouvernement fantôme ‘Pétain-Laval’ avant l’errance à travers bois, la fin de la traque des fuyards dans les Alpes italiennes stoppée de façon peu amène par des forces armées de libération. Ou comment la jeune femme, hagarde, en haillons, houspillée et malmenée, échappe de peu à un viol.
Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli ne se contente donc pas de filer la métaphore d’une maladie inguérissable alors (la tuberculose). Après Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974 ou Monsieur Klein de Joseph Losey en 1976, deux fictions tranchantes (et décapantes) en rupture avec l’image dominante d’une France ‘résistante’, la fiction d’aujourd’hui en empruntant d’autres formes opère sous nos yeux une plongée dans les zones grises de la collaboration. Avec le souci fiévreux, obstiné, troublant, d’en comprendre les fondements et les liens avec le nazisme et le totalitarisme. Et la nécessité d’appréhender, sans les justifier, les méandres intimes des collaborationnistes, contaminés par le mal.
Le film pose au fond une question inconfortable, que le cinéaste formule en ces termes : « Qu’aurions-nous fait à leur place ? ».
Samra Bonvoisin
Les Rayons et les ombres, film de Xavier Giannoli en salle
Projections réservées aux enseignants et à leurs élèves à la demande auprès de l’exploitant le plus proche de l’établissement ; contact : scolaire@parenthesecinema.com
Dossier pédagogique en libre accès (lien ci-dessous) : conçu par un professeur d’histoire-géographie et initié par Parenthèse Cinéma, il est organisé (et accompagné de documents judicieusement choisis) en liaison avec les programmes d’histoire en 3e et en 1re mais ses thèmes présentent un grand intérêt pédagogique en EMC et en Français notamment.
Au sommaire : Jean Luchaire, une trajectoire dans la guerre ; collaboration et collaborationnisme ; la collaboration dans la culture (le cinéma et la presse sous l’occupation) ; l’épuration en France ; bibliographie.
