Ce que nous disent les définitions
Reconnaître, du latin recognitio de recognoscere, retrouver, repasser dans son esprit, se rappeler. C’est retrouver dans sa mémoire l’idée, l’image de la personne, de la chose, ou du phénomène évoqué. La reconnaissance est à la base de la construction de l’identité. On parle également de reconnaissance quand on procède à l’examen préalable d’un lieu inconnu. C’est encore l’action de constater, ou d’admettre la véracité de quelque chose. Au plan de la relation, la reconnaissance réside dans la manifestation de l’estime portée à une personne. Elle est un témoignage, une attestation et une célébration de la valeur qu’on lui reconnaît. C’est aussi l’attitude de gratitude et de remerciement vis-à-vis de quelqu’un pour les bienfaits dont on a bénéficié.
La reconnaissance se révèle être à la croisée de la connaissance, de la conscience et d’une hiérarchie de sens et de valeurs. Elle concerne l’estimation de la valeur d’autrui, comme celle de sa propre valeur et de ses propres capacités. Elle est à la base de la vérification de la vérité d’une affirmation comme de l’authenticité de la relation à l’Autre et aux autres.
Se reconnaître dans le contexte de l’école
Se reconnaître dans un environnement scolaire nouveau, c’est pour un élève, repérer dans quel cadre il se trouve, ce qu’il peut y faire et ce qui est attendu de lui, afin de ne pas se sentit perdu. Il faut qu’il soit capable d’explorer, de prospecter, d’appréhender l’inconnu. Il lui faut aussi trouver, prendre ou faire sa place, ce qui nécessite pour lui de s’affirmer. Quand l’affirmation de soi a été interdite ou censurée, « se faire une place », se faire connaître et se faire reconnaître est difficile. A l’inverse, l’excès d’affirmation de soi engendre un rapport de domination ou de rivalité et de jalousie qui perturbe le climat propice au travail commun. D’où l’importance d’apprendre à « se présenter », c’est-à-dire de se rendre présent aux autres, mais aussi l’importance pour les enseignants d’organiser une régulation de l’affirmation de soi dans les rapports entre les élèves.
Se reconnaître soi
Se reconnaître en tant que Soi, pour un ou une élève, c’est connaître ce qui se passe en soi : ses perceptions, ses émotions, ses affects, ses modes de compréhension et de réactions dans les différentes situations vécues. C’est être capable d’observer et de comprendre comment il fonctionne afin de n’être ni agi par ses pulsions, ni capté, ni influencé, parfois, jusqu’à être à la merci de la malveillance d’autrui. Se reconnaître, c’est aussi se connaître différemment, au travers des différents canaux de la connaissance. C’est encore et surtout se reconnaître une valeur propre.
Or nombre d’élèves en situation de précarité affective, relationnelle ou – et économique n’ont pas bénéficié des conditions qui leur auraient permis d’élaborer la connaissance et la reconnaissance d’eux-mêmes, indispensables à la confiance en soi et à l’estime de soi. Parce que ces « supposés acquis » ne sont pas des matières enseignables, ils passent sous les radars de l’institution scolaires. Les heures actuellement passées devant les écrans ne sont pas utilisées par les jeunes à la connaissance de ce que ressent leur corps dans des activités physiques, sportives ou d’expression…
Ce qui se passe dans la reconnaissance
La reconnaissance, à l’inverse de l’uniformisation, est un processus de distinction qui consiste à différencier un élève de tous les autres, en affirmant la valeur de sa singularité. Les notes ne permettent pas la reconnaissance d’un élève. Elles ne reconnaissent que la conformité des connaissances acquises au regard de celles attendues.
Reconnaître, c’est énoncer la valeur, la singularité et l’importance de chaque élève, à l’occasion d’un apport particulier, tant sur le plan de la connaissance que sur celui de la pertinence d’un usage, d’une attitude, ou d’un acte. Il s’agit de marquer et de faire remarquer la singularité de la conduite et de la valeur d’un élève en tant qu’être humain. Il s’agit aussi de montrer que ce trait « singulier » révèle des potentiels pouvant être mis en commun et travaillés collectivement. Cela permet de faire percevoir que la réussite ou l’erreur n’exclut pas. Elles sont des manières de participer au travail collectif, dans la production de l’intelligibilité d’un domaine de connaissance, en même temps que de ce qu’est vivre ensemble, en tant qu’être humain. Dire un merci authentique illustre ce qu’est un geste simple de reconnaissance de l’auteur d’un apport personnel à la vie commune.
Les fonctions de la reconnaissance
La conscience de sa propre existence passe par la reconnaissance d’autrui. Chacun aspire à être reconnu dans ce qu’il est et dans ce qu’il fait. Il s’agit d’une double identification de soi en tant que sujet social, appartenant à la communauté des humains, et en tant que sujet unique et singulier, se différenciant de tout autre.
Un enfant dans sa fonction d’élève est extrêmement sensible aux retours que les autres lui font et aux images de lui-même que le maître ou les professeurs lui renvoient. Cette reconnaissance consolide son sentiment d’« exister » au sens d’être inclus dans la communauté de la classe. En même temps, elle consolide le sentiment d’« ex-ister » au sens d’être soi, unique, libre d’être « hors de » toutes captations et asservissements. La permanence de se savoir important pour autrui est à la base des liens affectifs, psychiques et sociaux qui nous inscrivent dans la communauté des humains.
Sous l’acquisition des connaissances se cachent les transformations de l’élève en train de grandir. Reconnaître l’élève dans ce qu’il est, c’est « l’élever » au-dessus d’une capitalisation bancaire des connaissances en lui signifiant son inscription dans le processus d’humanisation.
La quête de reconnaissance
Le besoin de reconnaissance correspond à la nécessité d’être considéré par autrui comme quelqu’un qui existe, qui a de la valeur et dont la vie est importante. Être reconnu, c’est se sentir aimé et se reconnaître soi-même comme source d’intérêt et de bonheur pour autrui. L’estime de soi et la confiance en soi s’initialisent sur la reconnaissance vécue durant la petite enfance. Un élève qui n’a bénéficié que de peu ou pas de reconnaissance est en quête parfois éperdue et masquée de reconnaissance.
Cette quête de reconnaissance peut s’inscrire dans le paraître des honneurs et d’un désir de progression dans la hiérarchie sociale. Elle peut aussi émaner du désir d’être accueilli pour ce que l’on est, au-delà des apparences d’une réussite scolaire et sociale. L’humain, à travers ses actes, ses attitudes, ses réalisations, attend d’autrui la reconnaissance de sa propre valeur. Mais un élève peut fuir les marques de reconnaissance parce que sa mise en valeur peut déclencher des rivalités, pour lui, difficiles à assumer. D’où l’importance de créer une émulation dans les classes qui ne soit pas de compétition mais de coopération.
L’un des mobiles des conflits humains réside dans une demande de reconnaissance. Dans les affrontements avec autrui, y compris dans la recherche de domination, l’être humain tente de se faire reconnaître dans ce qu’il est.
Comment concilier le collectif permanent de l’école et le besoin de reconnaissance de soi ?
Voilà un problème qui est très bien posé, mais qui repose sur une notion, qu’on n’analyse guère et sur laquelle on affirme des choses fausses : nous n’avons pas affaire à un collectif, mais à une juxtaposition d’individus, même pas une juxtaposition de personnes.
Derrière un « discours tuyau » qui uniformise le discours pour tous, il n’y a pas de véritable interaction entre les élèves. Or, pour être connu, il faut apporter quelque chose à l’ensemble et en recevoir quelque chose. Il y a très peu de collectif à l’école, c’est-à-dire un travail de construction de connaissances ensemble, avec des allers-retours d’une part entre les élèves et l’enseignant, et d’autre part, entre les élèves. C’est ça, le propre de la reconnaissance, de connaître ce que l’autre apporte, ce dont il est porteur.
Dans un système uniformisant et vertical, il n’y a pas de reconnaissance possible de la personne. Il y a une classe, mais il y a peu d’échange interne. Il n’y a pas d’anima, pas d’âme collective, parce que ce qui anime chacun n’est pas mis en commun.
Est-ce que les comportements de harcèlement témoignent d’une certaine façon du besoin d’être reconnu ?
Absolument. C’est un besoin d’être reconnu qui est basé sur une perversion : le harcèlement du côté des harceleurs, c’est la quête d’une reconnaissance, non pas du Soi, mais du Moi, fait d’égocentrisme. Je ne suis reconnu que si je suis dominant, que si les autres sont asservis à mon pouvoir. Et du côté des harcelés, c’est la fragilité du moi qui ne se sent reconnu qu’en appartenant au groupe, donc en se pliant à la domination du paraître.
C’est le système scolaire qui produit cela, parce que le système est un système de compétition qui célèbre par les notes la conformité à ce qui doit être ingurgité ou connu, mais qui ne célèbre pas les particularités de chacun, dans son mode à la fois d’existence, de pensée et d’apport à la connaissance de l’ensemble.
Si j’avais à participer à la formation des enseignants, je ferais une unité de formation sur l’animation, c’est-à-dire la reconnaissance de ce qui anime l’autre.
Est-ce qu’on a absolument besoin de la reconnaissance de sa personne pour apprendre ?
Mon affirmation et mon expérience de formateur dans le secteur de l’éducation spécialisée et surtout d’intervenant dans les équipes de terrain, c’est que tout le monde a absolument besoin de reconnaissance. On ne peut pas se construire soi dans son coin et tout seul. On ne se construit en humanité, que grâce et par les autres, et réciproquement. Je suis celui qui aide l’autre à grandir, y compris en l’altérant, car il est obligé de sortir de son quant-à-soi et de sa manière de percevoir l’environnement. On ne peut pas s’humaniser sans la relation à l’autre. D’ailleurs, l’accès au langage, à la séparation, c’est-à-dire à se construire comme un sujet individué, commence par la relation, la reconnaissance de soi par l’autre et de l’autre par soi.
Je vois cependant des élèves qui apprennent sans être en lien avec les personnes qui les entourent, mais qui apprennent néanmoins.
Là, tu poses la question de qu’est-ce que c’est qu’apprendre. Apprendre, c’est prendre et rejeter, déconstruire ce que l’on sait pour reconstruire autrement. Dès l’instant où je prends, je sélectionne, je discrimine. C’est la question de l’appropriation. Un élève peut sélectionner ce qui est de l’ordre des connaissances et rejeter ce qui est du champ relationnel. Il a besoin de reconnaissance pour apprendre, mais en se focalisant sur les connaissances, il est en quête de performance et s’enferme dans une bulle individualiste.
Complément d’échange
Je pense que l’enseignement repose sur des présupposés jamais vérifiés. Il repose sur l’a priori que les élèves ont acquis les « capacités structurelles » qui sont supposées acquises à leur âge. Mais ça correspond à un imaginaire linéaire de développement affectif, psychique, relationnel et social, uniforme par tranche d’âge. En fait, c’est une exclusion de la singularité par une uniformisation du développement. Nous sommes là dans une inclusion de type « tuyau de conduite forcée » : je mets tout le monde dans le même tuyau qui est là pour faire de l’énergie commune.
L’enseignement se prétend éducatif quand il réussit, sauf que quand il réussit, c’est justement parce que les enfants ont élaboré ailleurs qu’à l’école les capacités structurelles préalablement nécessaires à leur apprentissage. Un élève qui n’a pas élaboré la capacité à assumer la frustration est un perturbateur qu’on envoie se calmer hors de la classe…
C’est toute la question de l’inclusion qui est en jeu dans ces « capacités structurelles » présupposées acquises.
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
