Une mise en œuvre différente selon les communes
Cette proposition s’inscrit dans la continuité du plan de lutte contre la pauvreté lancé par E.Macron en septembre 2018. D’abord expérimentée en avril 2019 dans huit académies, elle a été étendue à l’ensemble du territoire par Jean Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale dans la circulaire de rentrée 2019.
Elle concernait les écoles REP, REP+ et celles situées dans les quartiers prioritaires. La gratuité était possible grâce à un financement de l’État.
La mise en œuvre fut différente selon les communes. Dans certaines écoles, un petit déjeuner fut offert aux élèves, une ou deux fois par semaine, très rarement quotidiennement, comme à Grigny. Sur quel temps ? Scolaire ou périscolaire selon les endroits. L’ambition affichée du ministre était de permettre aux élèves de ne pas commencer la journée le ventre vide pour être dans les meilleures conditions pour apprendre.
1 enfant sur 10 sans petit-déjeuner
On estime à 10 % les élèves du primaire qui arrivent à l’école sans avoir pris de petit déjeuner (source ministère de l’Éducation Nationale, février 2022). Cette moyenne cache un pourcentage plus élevé dans les quartiers prioritaires, environ 13%. Cette statistique ne détaille pas les raisons qui font que ces élèves sautent ce premier repas de la journée, pourtant essentiel. Elles peuvent être économiques, mais aussi liées à des problèmes d’organisation de la famille. Elle ne détaille pas non plus la qualité du petit déjeuner pris par les 90% d’enfants restants. Nombreux sont ceux qui ne font que grignoter gâteaux ou biscuits. Cette prise d’aliments composés essentiellement de glucides rapides entraînent inéluctablement des petits creux dans la matinée chez les élèves, ce qui a des conséquences sur leur attention et leur concentration.
La circulaire insistait sur la nécessité de proposer un petit déjeuner équilibré et de sensibiliser enfants et parents à une alimentation de qualité. La municipalité d’Arras, ville où j’ai enseigné jusqu’en 2024, fut de suite volontaire pour expérimenter cette mesure. Dans mon école, cela se traduisit par un petit déjeuner qui fut proposé chaque mercredi matin à l’arrivée en classe. Au menu, fruits frais, pain de la boulangerie du quartier, confiture bio et locales, produits laitiers. Nul doute, la qualité était au rendez-vous, mais en tant que défenseur du bien-être des enfants, nous restions sur notre faim :
- Ce temps de petit déjeuner, en moyenne une petite ½ heure, avec le nettoyage et le rangement, était pris sur le temps des apprentissages, ce qui n’était pas satisfaisant.
- L’objectif de « Ne pas commencer la journée le ventre vide », était atteint le mercredi ! Mais quid des autres jours de la semaine ?
- La consigne pour tous de ne pas prendre de petit déjeuner à la maison, n’était pas toujours respectée. Certains élèves prenaient alors un 2e petit déjeuner !
Après quelques semaines d’expérimentation et une évaluation concertée entre municipalité et écoles, la proposition évolua. On passa d’un petit déjeuner hebdomadaire pour tous les enfants à un petit déjeuner quotidien pour les élèves volontaires. Il fut servi sur le temps périscolaire, 20 minutes avant l’ouverture de l’école. Entre 5 et 10% des élèves y participèrent… La réponse apportée était certainement plus proche des besoins des familles. Toutefois, le menu changea radicalement. On passa du pain frais de la boulangerie de quartier au pain sous plastique longue conservation fourni par le prestataire de la restauration scolaire. Oubliés les fruits frais de saison livrés par le commerçant local ! Les enfants durent se contenter des fruits non consommés de la cantine. L’année suivante, le projet se réduisit à un seul petit déjeuner dans l’année.
Il est toujours surprenant de voir comment une réponse à une urgence sociale s’évapore ainsi en quelques mois, alors que le problème repéré existe toujours. Officiellement, la mesure n’était pas abandonnée. La municipalité se disait en réflexion pour une mise en œuvre efficace et pertinente. Il est vrai que même un simple petit déjeuner nécessite des moyens financiers mais aussi humains, logistiques et matériels qui ne s’improvisent pas.
Le petit déjeuner à l’école : une idée déjà ancienne
J’ai le souvenir de ma première pré-rentrée à l’école Voltaire en septembre 2002. Dans le déroulé de l’organisation d’une journée scolaire, la directrice annonça : « Chaque matin, après l’appel de la cantine, on distribue aux élèves au choix une brique de lait ou un yaourt ». Pourquoi cela ? m’étonnai-je. « C’est comme ça, c’est parce que nous sommes en REP » me répondit-elle sans plus d’explication.
Renseignements pris, je compris qu’il s’agissait d’un reste de la loi de Mendès France, loi datant de 1954 ayant pour double objectif de lutter contre la malnutrition et les carences alimentaires chez les enfants au lendemain de la guerre mondiale et de favoriser la consommation de produits laitiers pour développer la filière agricole. L’Europe s‘était inspirée ensuite de cette loi pour mettre en place un programme « Le lait à l’école » qui en France ciblait les Zones d’Éducation Prioritaire. Cette distribution resta en place jusqu’aux milieux des années 2000. Puis, elle fut mise au débat au sein des équipes enseignantes, puis avec la municipalité.
À l’époque, on jugea que l’intérêt nutritionnel n’était pas avéré. Les carences alimentaires qui avaient motivé Mendès France à instaurer cette loi n’étaient plus d’actualité. Au contraire, cet apport protidique apparaissait pour certains inutile voire néfaste. La principale réserve s’avérait être le temps pris sur les apprentissages. Même s’il n’était que de quelques minutes au quotidien, cumulé sur l’année, il devenait conséquent. Aussi, la décision fut prise d’interrompre ce programme.
Petit déjeuner et éducation nutritionnelle
L’éducation nutritionnelle a toujours été présente à l’école primaire. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, elle était axée sur la formation du citoyen et de la prévention sanitaire : hygiène, lutte contre la malnutrition. Après la seconde guerre mondiale, dans un contexte de pénurie alimentaire, l’alimentation était pensée avant tout en termes de besoins physiologiques.
Pendant les Trente glorieuses et avec l’amélioration du niveau de vie, l’éducation nutritionnelle évolue vers l’équilibre alimentaire et la prévention des excès. Depuis 2001 est mis en place le Programme National Nutrition Santé (PNNS). Évalué et réécrit tous les 5 ans, l’approche se veut globale. Les axes sont la prévention, l’éducation du goût, la lutte contre le gaspillage alimentaire et la durabilité environnementale.
Le PNNS encourage les partenariats et l’intervention de professionnels dans l’École. C’est ainsi qu’à partir de 2016, j’eus l’opportunité de participer à un projet d’éducation nutritionnelle porté par la Caisse d’Allocations Familiales du Pas de Calais. Ce projet intitulé « 1,2,3 Mambo » (manger, bouger) ciblait des écoles volontaires en REP et REP+.
Ce programme était ambitieux !
- Ambitieux, dans son organisation : des ateliers programmés tout au long de l’année autour de l’équilibre alimentaire, du goût, de l’activité physique ;
- ambitieux dans la qualité des intervenants : diététicienne, intervenante en éducation physique et sportive ;
- ambitieux dans ses objectifs : volonté d’associer les parents aux différents temps avec la détermination affichée de créer ou renforcer de bonnes habitudes.
Le petit déjeuner avait évidemment sa place dans ce programme. Organisé par la diététicienne, les enfants et leurs parents avaient un buffet à leur disposition. Au menu, produits laitiers, fruits, céréales, pains, beurre, confitures, boissons où chacun pouvait se servir moyennant des tickets, incitant ainsi petits et grands à respecter l’équilibre alimentaire. La diététicienne distillait tout au long du petit déjeuner, des conseils adaptés avec le ferme espoir que toutes et tous les mettraient en pratique à la maison.
Même si elle a été revue un peu à la baisse, l’action existe toujours. Elle n’est plus portée directement par la C.A.F. mais par une l’Association de Prévention et de Réduction des inégalités de Santé (APRIS). Les élèves du primaire sont particulièrement réceptifs. Les associations agréées par l’Éducation Nationale le savent bien, aussi sont-elles nombreuses à proposer des interventions en lien avec les programmes scolaires dans leur domaine respectif, (alimentation mais aussi environnement, citoyenneté ou encore développement durable…). Si qualitative et remarquable soit l’intervention, en l’occurrence celle de la C.A.F. et maintenant d’A.P.R.I.S, sa place est-elle uniquement à l’école?
L’intervention de professionnels est sans nul doute un plus. Leurs compétences apportent sans conteste une plus-value, notamment auprès des adultes. Elle légitime le discours auprès des parents quand ils sont associés à l’action. On peut même avancer qu’elle joue un rôle de formation auprès des enseignant.e.s. Même si on peut penser que les contenus en lien avec les programmes sont maitrisés par ces dernier.e.s, les associations peuvent apporter une expertise supplémentaire qui pourra être réinvestie. Mais doit-on le faire forcément sur le temps scolaire ? Ponctuellement, sans aucun doute. Mais d’autres pistes peuvent être explorées : formation continue des professeurs des écoles, projets sur les accueils collectifs de mineurs, actions avec les associations d’Éducation Populaire.
Le petit déjeuner à l’école, un outil d’apprentissage
Les programmes sont un cadre contrait par le ministère pour les objectifs à atteindre. La liberté pédagogique permet de créer des actions ponctuelles et exceptionnelles pour leur mise en œuvre.
- Découvrir d’autres cultures : Pour clore une séquence d’initiation à l’anglais avec l’ensemble des élèves de CP, nous avions organisé un petit déjeuner anglais traditionnel. Ce fût l’occasion de s’ouvrir à une autre culture, de découvrir d’autres habitudes culinaires, mais aussi un moyen concret de pratiquer la langue. Le service était assuré par des élèves de cycle 3 avec une seule consigne : « Parler uniquement en anglais ». Le vocabulaire avait bien sûr été étudié en amont. Le moment avait été très apprécié et les échanges très fructueux !
- Partager des savoirs : À la suite d’un petit déjeuner organisé dans le cadre du projet 1,2,3 Mambo et de séances autour de l’équilibre alimentaire, nous avions invité une classe de CM2 à partager un petit déjeuner préparé par une classe de C.P. Il y eut bien sûr la fierté d’inviter « les grands », mais surtout de résoudre des problèmes numériques : Combien de litres de lait ? Combien de baguettes ? Combien d’euros dépensés ? Une occasion en or de faire vivre les mathématiques à grande échelle pour un projet qui avait du sens !
- Partager simplement un moment festif : À la marge des apprentissages, l’année scolaire est ponctuée de petits moments festifs pour célébrer anniversaires, vacances, réussites diverses et variées. Ils se traduisent souvent en goûter. Pourquoi ne pas tenter le petit déjeuner ? J’ai le souvenir de petits déjeuners à l’approche des vacances d’hiver où les pains au levain, le chocolat au lait frais fermier, les pommes locales remplaçaient avantageusement quatre-quarts, boissons gazeuses et bonbons ! Des temps conviviaux où l’on se régale, où l’on prend plaisir à partager et être ensemble.
Alors, concrètement comment faire ?
Le petit déjeuner a une place légitime dans des projets pédagogiques notamment autour de la santé et de l’éducation nutritionnelle. Mais le petit déjeuner comme une réponse pour lutter contre la précarité alimentaire ne peut se décréter sans une réflexion approfondie. Au regard de mes différentes expériences, il me semble intéressant d’explorer déjà ces quelques pistes :
- Il ne semble pas raisonnable de le mettre en place sur le temps scolaire : le temps pris sur les apprentissages est trop important.
- Le consensus est établi sur la nécessité du petit déjeuner comme première condition pour réussir sa matinée d’apprentissage, aussi doit-il être quotidien, sinon la mesure perd son sens.
- Certain.e.s objecteront qu’il est de la responsabilité des parents. Ce serait oublier qu’actuellement une alimentation de qualité est onéreuse, les repas équilibrés ont un coût que toutes les familles ne peuvent supporter : la collectivité doit pouvoir apporter des réponses pour ne pas laisser des enfants le ventre vide le matin avant l’école.
- Au-delà de la précarité alimentaire, n’oublions pas les conditions de vie de certaines familles, notamment mono parentales ainsi que les horaires de travail pour certains parents qui leur imposent de déposer leur enfant dès la 1re heure de garderie (à 7H30 pour Arras, mais parfois 7h00 dans certaines communes) : on imagine aisément un début de journée précité et un petit déjeuner vraisemblablement pris sur le pouce.
En conclusion
Toutefois les communes, notamment rurales n’ont pas nécessairement les moyens humains et financiers de mettre en œuvre un tel dispositif. Rappelons-nous de la difficile mise en place des T.A.P. (Temps d’Activités Péri-scolaires) lors de la réforme des rythmes scolaires en 2013 qui voulait uniformiser l’organisation en niant les spécificités des écoles et de leurs territoires.
Au-delà des postures politiciennes, c’est bien sûr l’intérêt des élèves qui doit motiver la mise en œuvre d’un tel dispositif. Les manières d’y répondre sont multiples et dépendent évidemment de la spécificité de chaque école selon sa taille, la sociologie du quartier et les besoins sociaux repérés, la municipalité dont elle dépend… Le petit déjeuner peut se révéler indispensable dans une commune, dans une école et accessoire dans d’autres. Quant à la gratuité, si l’aide de l’État est toujours possible pour les quartiers prioritaires, elle nécessite des choix budgétaires des élus locaux dans les autres territoires.
Le petit déjeuner à l’école ?
Un axe incontournable pour un projet municipal qui a l’ambition de créer le meilleurs conditions possibles pour les apprentissages des élèves, en accompagnant enseignants, enfants et parents dans l’accès à une alimentation saine et équilibrée.
Marc Lavogez
