Quel bilan fait l’APSES de la réforme du lycée pour les élèves ? qu’est-ce qui, selon vous, ne fonctionne pas aujourd’hui dans le système issu de la réforme Blanquer ?
Pour les élèves, la réforme du lycée s’est traduite par une dégradation considérable de leur quotidien et des conditions d’apprentissage. L’individualisation des parcours, avec un choix de spécialités, se traduit par un affaiblissement du collectif, de la classe. Dans ce lycée partiellement à la carte, certain-es élèves se retrouvent isolé-es. La réforme du lycée s’est aussi traduite par la fin des dispositifs permettant d’avoir les élèves en effectif réduit alors qu’ils sont la condition pour permettre de la différenciation, de la remédiation, des projets, etc. Dans une note publiée par l’APSES en 2023, nous avons montré qu’avant la réforme, plus de 8 enseignant·es de SES sur 10 avaient dans leur service d’enseignement des heures de cours à effectif réduit dans la semaine, alors qu’en 2023, ils étaient moins de la moitié à en bénéficier.
Enfin, les réformes Blanquer (organisation du lycée, baccalauréat, sélection dans le supérieur via Parcoursup), que l’on peut qualifier de systémiques, ont été mises en place brutalement, par une stratégie du choc, ce qui a provoqué de la souffrance pour les enseignant·es comme pour les élèves. Des ajustements n’ont cessé d’être apportés (décalage de la date des épreuves du bac, contenu et forme du Grand oral, programmes des enseignements de spécialité, place des mathématiques …), et encore cette année avec l’ajout d’une épreuve de mathématiques en première et la baisse du coefficient du « grand oral ». Tout ceci a désorienté les élèves, leur famille et est facteur de stress encore aujourd’hui.
Nous avons le recul pour affirmer aujourd’hui que beaucoup de promesses n’ont pas été tenues. Les inégalités de milieu social et de genre ont été accentuées par la réforme. Nous retrouvons les combinaisons scientifiques encore plus investies par les garçons, et des combinaisons littéraires encore plus occupées par les filles. Par ailleurs, seuls les élèves les plus défavorisés font des assemblements « innovants » de spécialité, ce qui participe ensuite à les reléguer dans la file d’attente Parcoursup. Ce « lycée des possibles » qui nous avait été promis est en réalité caractérisé par des parcours ségrégués et des déterminismes renforcés.
Dans son analyse comparative, Luisa Lombardi a montré que la structure du lycée français poussait les élèves à être « stratèges » pour ne pas être exclus (notamment de l’enseignement supérieur). Nous pensons que la réforme Blanquer a renforcé ce phénomène. Ce qui est d’autant plus problématique que les stratégies restent socialement très situées comme l’a montré Zia Ceccone venue présenter ces travaux de thèse.
Quelle est la pire dégradation selon vous ?
Pour nous, professeur·es de SES, la pire dégradation est bien cet affaiblissement du groupe classe. Nous avons parfois des élèves issus de 6 classes différentes dans nos groupes. Les élèves ne se connaissent pas, ont du mal à travailler ensemble. Aucune heure de cours perdu ne peut être rattrapée du fait du morcèlement des emplois du temps. Les projets pluridisciplinaires, qui étaient favorisés par le fonctionnement en séries, ne peuvent plus être faits car aucun professeur n’a le même groupe d’élèves. Les élèves se retrouvent parfois suivis par des professeurs principaux qui ne les ont même pas en classe.
Dans une note de la DEPP, en 2020-2021, les enseignant·es de SES sont les enseignant·es qui donnent des cours à des élèves qui proviennent le plus de classes différentes (12,0 classes en moyenne).
Quelle place pour les SES dans un lycée reposant sur des séries (rénovées) ?
La réintégration dans le tronc commun de Seconde a de fait permis à la totalité des élèves de suivre un enseignement de SES (contre 85 % qui suivant l’option auparavant), mais cela s’est assorti d’une dégradation des conditions de travail des enseignant·es : plus d’élèves, mais avec un horaire toujours réduit (1h30). En Première la diffusion des SES paraît également plus large, avec une hausse de 10 points de la part d’élèves qui suivent SES, mais avec seulement 4 heures de cours (contre 5 en série ES), sans heures à effectifs réduits, sans AP. En Terminale, la part des élèves est similaire aux effectifs de la série ES.
Au final, la situation est ambivalente : plus d’élèves suivent un enseignement de SES, mais le nombre d’heures assurées par les enseignant·es de SES enseignées a diminué de 13,6%. Faire mieux ou autant avec moins, n’est pas possible ! Quand nous avons une trentaine d’élèves en classe et que nous sommes contraint·es par des programmes que nous dénonçons, nous ne pouvons pas mettre en œuvre la pédagogie émancipatrice qui est pourtant dans l’ADN de notre discipline. Nous sommes à la fois empêché· es de traiter un programme qui permettrait réellement à nos élèves de comprendre le monde qui les entoure, et réduits à les trier, orienter et quelque part à les brutaliser.
De nombreux échanges et interventions, lors du colloque, ont porté sur le lycée de demain, alors quelles pistes ?
Le colloque a permis aux collègues de se poser des questions pour poursuivre notre réflexion sur les grands principes du lycée de demain. Si l’on soutient l’idée que les élèves doivent pouvoir être dans un groupe-classe, avec un parcours cohérent dans lequel les disciplines et les programmes sont complémentaires ; que l’organisation du lycée doit permettre avant tout de les former à l’esprit critique sans les forcer à se comporter en élève-stratège et sans les spécialiser à outrance, se pose alors la question de l’importance du tronc commun.
Dans le futur, nous devrons alors nous demander s’il faut plutôt un tronc commun unique à l’ensemble des élèves de la filière générale, avec peu de modularité ou alors s’il faut réfléchir davantage à un système combinant plusieurs séries dans lesquelles il y aurait un tronc commun spécifique à chacune d’elles. Ce renforcement de la mise en cohérence des parcours, quelle que soit la forme prise par cette dernière permettrait une meilleure articulation avec les formations de l’enseignement supérieur.
Le colloque a permis de se poser ces questions collectivement et l’APSES n’a en aucun cas vocation à proposer une nouvelle structure précise. Par contre, nous prendrons notre part dans une réflexion collective large, contribuerons à mettre en réseau différents acteurs (associations disciplinaires, syndicats, collectifs…) car nous croyons que l’expertise des enseignant·es et l’intelligence collective peuvent être la base d’une politique éducative. Penser le lycée de demain, c’est aussi penser la gouvernance et le pilotage des politiques menées par le Ministère de l’Éducation Nationale.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
