Notre cerveau face aux évolutions techniques
Notre fonctionnement mental et cognitif est-il modifié par les évolutions « techniques » ? Les moyens techniques créés par les humains transforment-ils notablement les capacités du « cerveau » ? Les articles sur les effets des technologies sur l’humain ne sont pas nouveaux. Entre émerveillement des capacités humaines et déploration face à ces transformations, il est nécessaire de prendre un peu de recul et interroger plus globalement le sens du développement technique et des transformations qu’il fait subir à l’humain.
En premier lieu, constatons que les sciences et les techniques ont modifié de manière très importante notre « qualité de vie ». Si un penseur comme Jacques Ellul a déclaré « il ne faut pas remplacer la réflexion par le réflexe » c’est qu’il voit bien le risque inhérent à l’évolution technique du remplacement des compétences humaines par des techniques. Toutefois, les travaux sur ces évolutions ont montré que le « cerveau » évolue en parallèle et développe de nouvelles manières de faire pour prendre en compte les transformations techniques.
Transformations et inquiétudes
L’enjeu pour le monde de l’éducation est là ! Comment, à la maison, à l’école, dans les espaces de socialisation, permettre à des enfants de développer de nouvelles compétences pour déjouer les écueils que la facilité pourrait poser sur le chemin du développement ? L’exemple de l’arrivée de l’IA dans les salles de classe n’est que le dernier avatar de ces transformations profondes qui traversent nos sociétés. La place prise par l’écrit et sa conservation et diffusion dans nos société est un des éléments essentiels de cette transformation.
Mais l’intégration numérique (texte, audio, images, vidéos…) a élargi notablement l’importance de l’écrit en l’intégrant dans un ensemble multimédia qui a remis en avant l’image et l’oral. L’écrit reste (cf.les enquêtes du Centre National du Livre) encore une base de l’inquiétude plus globale qui a émergé avec l’informatique en réseau depuis le début des années 1980. Aussi nous pensons que nous sommes dans une période charnière et que le système scolaire et l’éducation sont en premier plan pour tenter de dépasser ces écueils et construire de nouvelles formes de fonctionnement mental et cognitif adaptés.
Que faire ?
Il faut donc faire face. Des pistes sont possibles dans l’enseignement, elles ne sont pas nouvelles, mais elles portent depuis longtemps l’idée des pédagogies actives. Nous avons identifié certaines de ces pistes dans un article intitulé « Quelles pédagogies à l’ère de l’IA générative et adaptative ? « . Dans le même mouvement nous avons aussi identifié un ensemble de « Dangers et risques du numérique et de l’IA ».
Il nous semble indispensable de travailler ces deux pôles : celui de la transformation éducative, avec sa complexité et ses exigences, et celui des dérives et dangers qui sont devant nous. Car pour construire des pistes d’action, encore faut-il faire ce travail de déconstruction et reconstruction. La complexité chère à Edgar Morin est proposée dans ce texte : « Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur » .
Lutter contre les inégalités
Le principal écueil n’est pas non plus nouveau : c’est celui qui qui laisse de côté une partie de la population de la planère, celle qui n’a accès ni aux moyens techniques, ni aux moyens culturels et éducatifs. Les inégalités qui perdurent et qui dans notre pays augmentent, en particulier en matière d’apprentissages scolaires (PISA et autres), doivent être combattues en prenant en compte ces évolutions techniques.
Car, comme on peut l’observer depuis le début des années 1980, les usages informatiques et numériques sont d’abord ceux des personnes les plus aptes, les plus favorisées. Ce sont ces personnes qui peuvent piloter nos sociétés, encore faut-il qu’elles ne le fassent pas à leur seul profit individuel. L’école qui se rêvait égalitaire va-t-elle devenir le creuset des inégalités nouvelles dans une société dont la culture est transformée par le numérique ? La recherche de formes éducatives, nouvelles ou non, est donc indispensable.
Des exigences, oui, mais nouvelles !
L’exigence de l’enseignant(e) est d’abord le développement des capacités cognitives des jeunes dont il (elle) a la charge. Pour ce faire la compréhension du monde technique qui entoure est indispensable. Comprendre est encore et toujours la clef centrale de tout développement. Il ne suffit pas de mémoriser, de restituer et même de composer, il faut d’abord accéder au sens.
Malheureusement, le sens est de plus en plus difficile d’accès. La multiplication des moyens de communication et d’information rend la tâche éducative de plus en plus difficile à aborder et à mener. Les structures actuelles de notre système éducatif ne sont pas assez souples, agiles, pour permettre ces évolutions. La centralisation du pouvoir scolaire amène des contraintes telles que l’innovation doit se faire dans la clandestinité de la classe. Même si parfois l’institution ouvre des portes (classes inversées, classes dehors et autres idées récentes) c’est pour mieux les encadrer, les contrôler, les limiter. De nombreux acteurs institutionnels sont complices de ces manières de faire. Le terme d’inspection est à lui seul porteur de suffisamment de représentations contraignantes qu’il devrait être le premier à être transformé.
Réapprendre et réinterroger nos conceptions
Supprimer « les exercices à trous », voici la dernière injonction pédagogique proposée par le ministre dans une lettre de rentrée qui n’en est pas une. N’y a-t-il pas autre chose à envisager ? Jadis Seymour Papert écrivait le « jaillissement de l’esprit » (Flammarion 1981), auparavant, Gaston Bachelard publiait « La formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective. » (Paris : Librairie philosophique J. VRIN, 5e édition, 1967). Autant de propositions, certes discutables, mais ô combien intéressantes. Que penser des écrits de John Dewey sur l’enseignement et les pédagogies ?
Il est temps de revenir à une réflexion approfondie en éducation sur ce que le nouveau contexte, principalement numérique dans un contexte économico-politique, implique pour dépasser les risques inhérents à toute évolution technique et apprendre à « grandir avec ».
Le chantier est immense, certes, mais il est indispensable.
Bruno Devauchelle
