Un enjeu central qui pose la question de la formation initiale
Alors que l’égalité entre les filles et les garçons est aujourd’hui un enjeu central des politiques éducatives, largement intégré aux prescriptions institutionnelles[1], la question de la place qui lui est accordée dans la formation initiale des enseignants subsiste. Cette réflexion n’est pas sans conséquence sur l’enseignement de l’égalité filles-garçons dans les établissements scolaires et sur l’évolution des représentations chez les élèves. Les stéréotypes de genre continuent d’imprégner les espaces scolaires, et de nombreuses recherches montrent que les inégalités de traitement entre les filles et les garçons ne sont pas toujours conscientisées. La cour de récréation, le parcours de l’élève ou les évaluations restent teintés par ces stéréotypes.
À l’heure de l’élaboration des nouvelles maquettes dans les INSPE, la formation initiale des enseignants — dans ses dimensions disciplinaires et transversales — doit permettre de déconstruire ces biais, tout en développant des gestes professionnels efficaces, pour préparer convenablement à l’enseignement de l’égalité.
Comment renouveler les regards sur cette question ? Quelles pistes d’action explorer pour accompagner les équipes de formation dans la conception d’un enseignement dédié à l’égalité entre les filles et les garçons et plus largement à la formation de la personne et du citoyen ?
Une thématique abordée, mais trop souvent seulement « au fil de l’eau »
Aujourd’hui, la formation à l’enseignement de l’égalité entre les filles et les garçons est très largement prise en charge dans la formation des futurs professeurs au sein des INSPE. Cette thématique est abordée — implicitement ou explicitement — au sein des parcours disciplinaires et des enseignements de culture commune dans les deux années de Master. Si ce constat semble, à première vue, très positif, des tensions persistent.
Cette thématique est souvent traitée « au fil de l’eau », sans qu’un volume horaire clairement identifié ne lui soit toujours dédié. Sur l’ensemble du territoire, malgré l’engagement de certaines formatrices et de certains formateurs, les modalités de mise en œuvre de ces enseignements — parfois peu formalisées et reposant sur un cercle limité d’intervenants — révèlent des tensions structurelles qui se cristallisent notamment dans les dilemmes professionnels auxquels sont confrontés les équipes de formation et les futurs enseignants. Nous en évoquerons ici trois.
Les trois principaux dilemmes
Le premier dilemme porte sur les objectifs de la formation à l’enseignement de l’égalité entre les filles-garçons. Deux entrées principales se dessinent : « enseigner l’égalité » ou « enseigner de manière égalitaire ». Cette distinction révèle une opposition entre, d’une part, une approche de formation centrée sur les pratiques professionnelles — notamment les pédagogies égalitaires — et, d’autre part, une approche davantage orientée vers le développement des compétences transdisciplinaires des élèves.
Le second dilemme porte sur les modalités et les contenus de la formation. Trois grandes approches peuvent être distinguées : « transmettre des informations » (par exemple sur les stéréotypes de genre ou sur le harcèlement), « analyser des pratiques professionnelles (des supports de cours, des bulletins, l’aménagement des cours de récréation, l’orientation des élèves par exemple) » ou « construire des expériences concrètes et marquantes ». Si les deux premières modalités sont largement représentées dans les centres de formation, leur efficacité, à elles seules, pour transformer durablement les pratiques professionnelles peut être interrogée. À l’inverse, la troisième modalité d’intervention — « construire des expériences concrètes et marquantes » — apparait fondamentale pour faire évoluer les mentalités.
Le troisième dilemme se réfère au sens que les enseignants en formation initiale accordent à ces thématiques transversales. Deux préoccupations s’opposent : une entrée disciplinaire ou une approche plus transdisciplinaire. Bien que l’importance de l’enseignement à l’égalité filles-garçons soit reconnue par tous, ces enjeux ne constituent pas toujours une priorité au moment de leur formation. Les préoccupations disciplinaires restent dominantes, ce qui questionne parfois l’impact de ces formations transversales sur les pratiques pédagogiques futures.
Proposition d’un kit de formation en 5 axes
Tel un équilibriste sur une corde molle, le formateur jonglera entre ces différents dilemmes pour rendre ces moments signifiants pour les futurs enseignants. Pour cela, nous proposons un kit de formation structuré en cinq axes, qui reprend et enrichit des propositions existantes dans les INSPE, tout en ouvrant de nouvelles pistes de réflexion.
Clarifier le ciblage de la formation : il s’agit d’articuler deux entrées complémentaires de formation : « enseigner l’égalité » et « enseigner de façon égalitaire ». La finalité de ces moments de formation est de construire, chez les futurs enseignants, une culture commune autour des enjeux d’égalité, notamment entre les filles et les garçons, tout en développant des pratiques pédagogiques plus équitables limitant les biais liés aux stéréotypes de genre. Ces formations permettront aux futurs enseignants de clarifier ce qui est visé en termes d’apprentissages disciplinaires et transversaux — en prenant en compte le vécu réel de l’élève —, et d’acquérir des compétences pour gérer les interactions en classe, assurer une répartition équilibrée de la parole ou intégrer concrètement ces objectifs d’égalité dans la planification des séances d’enseignement.
Re(centrer) les modalités de formation sur une approche expérientielle : les formations aux « éducations à » ne peuvent être pleinement construites sans une expérience vécue en tant qu’apprenant. Elles impliquent donc un changement de paradigme de la formation : passer d’une focalisation sur les savoirs à une attention portée sur l’expérience vécue par l’apprenant. Il ne s’agit pas d’opposer la connaissance à construire aux expériences à vivre. L’idée est de chercher à incarner ces connaissances dans des expériences, de considérer que ces expériences peuvent favoriser l’engagement des apprenants dans l’appropriation des connaissances. Ces dispositifs de formations visent notamment à préparer les futurs enseignants à ouvrir des espaces de discussion dans leurs classes, en partant des représentations des élèves — sans les censurer — pour les faire évoluer vers des postures plus construites, plus nuancées voire plus complexes[2]. Ces moments de formation cherchent à immerger les futurs enseignants dans des situations proches de celles qu’ils auront à concevoir avec leurs élèves. Le débat ou le théâtre d’improvisation où chacun peut formuler ses opinions de façon spontanée et désinhibée mais également les stages en établissements constituent des leviers intéressants, à conditions d’être suivis de temps d’analyse réflexive
Penser l’école entre disciplinarité et transdisciplinarité : l’enjeu est d’amener les futurs enseignants à penser l’école à la fois à l’échelle globale — celle de l’établissement et du temps long — et à l’échelle disciplinaire. L’objectif serait ainsi de (re)penser, voire transformer la forme scolaire traditionnelle. Il ne s’agit toutefois pas d’opposer — bien au contraire — l’apport de connaissances disciplinaires et la construction de compétences transdisciplinaires. Comme le proposent les initiatives de labellisation dans les établissements scolaires, il s’agit de dépasser les initiatives isolées pour construire, sur le temps long, une culture collective, partagée et signifiante car davantage en lien avec les projets d’établissements et les dynamiques locales. Pour ce faire, des journées ou semaines thématiques consacrées à l’égalité — comme cela se pratique dans certains INSPE — peuvent être intéressantes, à condition de dépasser le simple apport d’informations et de permettre aux enseignants en formation de vivre de véritables expériences, proches de celles qu’ils auront à concevoir avec leurs élèves.
Développer une posture réflexive et critique sur des enjeux socialement vifs et potentiellement controversés : l’enjeu est de favoriser l’émergence d’une posture professionnelle fondée sur le questionnement, la réflexivité et l’éthique afin de pouvoir gérer des situations sensibles, controversées ou conflictuelles sur des questions d’égalité. Cela pourra notamment se concrétiser par une réflexion systémique et nuancée des enseignants en formation sur les enjeux sociétaux et la construction de situations d’apprentissage et d’évaluation complexes favorisant l’enquête ou le doute[3]. Des mises en situation (débats, jeux de rôle, improvisation, etc.) peuvent être proposées pour travailler la posture critique et réflexive sur des enjeux socialement vifs voire potentiellement controversés.
Ouvrir la formation au-delà des INSPE : il apparait nécessaire de continuer à décloisonner la formation des futurs enseignants aux « éducations à » en développant des partenariats avec des acteurs extérieurs (associations et institutions spécialisées dans les luttes contre les inégalités). Ces ouvertures transdisciplinaires et transcatégorielles permettront la construction d’une culture du réseau : une culture commune entre les acteurs éducatifs autorisant le renouvèlement des ingénieries de formation, notamment à travers des dispositifs de co-intervention dans — comme en dehors — des INSPE.
Ces cinq axes, structurant notre réflexion, ne sont pas exhaustifs. Ils s’inscrivent parmi d’autres possibles. S’ils nous apparaissent pertinents pour la formation des futurs professeurs à l’enseignement de l’égalité entre les filles et les garçons, ils constituent également un cadre propice à l’élargissement de la réflexion sur les « éducations à » à l’école, telles que l’éducation à l’environnement, au politique ou au vivre-ensemble.
Dimitri Le Roy
[1] Pour exemple, le code de l’éducation mentionne que « l’école compte parmi ses missions fondamentales celle de garantir l’égalité des chances des filles et doit favoriser la mixité et l’égalité entre les femmes et les hommes, notamment en matière d’orientation, ainsi que la prévention des préjugés sexistes et des violences faites aux femmes ». Depuis 2018, chaque établissement doit désigner un et/ou une référente à l’égalité filles-garçons. Leur mission est de diffuser une culture de l’égalité, sensibiliser les élèves et les équipes, et intégrer la mixité dans les représentations des formations et des métiers. Un label égalité filles-garçons est également accessible à tout établissement engagé dans une politique éducative visant l’instauration d’une culture d’égalité et du respect entre les filles et les garçons.
[2] Des outils diagnostics tels que le violentomètre ou, plus récemment, le paritomètre peuvent être utilisés (lire par exemple l’article de Claire Berest dans le café pédagogique du 17 avril 2026).
[3] Pour exemple, le film Laisse pas ton corps au vestiaire peut servir de point de départ pour réfléchir aux discriminations entre filles et garçons et en mieux comprendre les mécanismes (lire, à ce propos, l’article de Claire Pontais, dans le café pédagogique du 9 octobre 2025).
