La sobriété du script de Toutes mes sœurs et la simplicité des mots pour le dire sont-elles assez fortes pour susciter le désir de voir le film de Massoud Bakhshi ? Ce documentaire exceptionnel crève l’écran dès les premières images. Nous sommes instantanément touchés par la grâce et l’espièglerie de Mahya et Zahra (rejointes dix années plus tard à l’image par Malika, la benjamine). Pour l’heure, voici deux gamines jouant, riant, esquissant rondes et pas de danse, filmées en intérieur dans le cadre familial, sous le regard attentionné, délicat, du cinéaste, à la voix douce, leur oncle. Et, au-delà du portrait criant de vérité de jeunes filles dans les étapes essentielles de la formation de leur personnalité, en filigrane un miroir révélateur de la société iranienne dans sa complexité.
Conditions de tournage, choix de représentation
Au départ Massoud Bakhshi commence à filmer ses nièces en train de grandir et souhaite saisir « l’impact sur elles des principes familiaux, culturels, éducatifs, et traditionnels », en privilégiant l’enfance jusqu’à l’entrée à l’école.
Bientôt, en regardant les premières scènes enregistrées, il décide d’étendre son projet dans le temps long et embrasse in fine les dix-huit années d’évolution incluant l’adolescence jusqu’au début de l’âge adulte.
Outre la richesse d’un filmage au long cours, continuellement réévalué, le processus de création repose sur plusieurs principes fondateurs d’un contrat de confiance implicite.
La voix off du réalisateur nous le précise dans le préambule : il ne filme que ce que les personnes impliquées acceptent de montrer. Cette règle ne tient pas seulement aux interdits religieux et aux codes sociaux à respecter, en particulier pour les femmes. Caches, cadrage de dos, visages ou cheveux floutés se remarquent à l’écran. C’est aussi un choix éthique. Pas d’exposition des héroïnes en dehors de la sphère privée pendant leurs très jeunes années et le souci précoce de les associer à la fabrication du film.
Accepter l’oncle avec sa caméra, apprendre à la manier, en jouer et se filmer. Plus tard, devenues des jeunes femmes, elles répondent à la sollicitation du cinéaste les invitant à visionner la ‘version finale’ du montage pour un consentement éclairé de leur part. Une question morale encore tant les échanges filmés révèlent franc-parler et liberté d’esprit, rendus visibles avec l’entrée dans l’espace public induit par l’éventuelle diffusion du film.
Au fil du temps : visages et corps féminins aux limites du visible
Nul sentiment d’asphyxie à l’intérieur de l’appartement familial dans les premières scènes, délicieuses, au plus près de Mahya et de Zahra, qui concentrent toute notre attention. Beaux visages mobiles, yeux vifs et brillants, noire chevelure épaisse et bouclée. Corps mobiles et paroles faciles, elles manifestent leurs goûts pour le jeu, la danse ou le chant. Des gamines malicieuses, débordantes d’envies et de curiosité.
Aucun signe de la présence des hommes dans l’appartement, des silhouettes aperçues et des bruits issus de sources diverses manifestent un entourage féminin. Régulièrement, la voix de la grand-mère, gardienne du dogme et en accord avec l’idéologie du régime, se fait entendre. Elle rappelle l’obligation d’une lecture quotidienne du coran (« mais je l’ai lu le coran », lance avec décontraction l’une), le jugement de Dieu, le paradis et l’enfer, les interdits à ne pas transgresser… et les dangers venus du monde extérieur. Des images et des sons que les fillettes reçoivent sans y prendre garde alors en regardant l’écran de la télévision.
Education traditionnelle, propagande officielle, des influences souterraines agissant en sourdine.
Il est déjà loin le temps de l’innocence. Les fillettes jouent sur les marches d’un escalier et l’une tire sur la chemise de l’autre en ajoutant : « on voit ton corps », tandis que l’autre rétorque : « ça m’est égal ! ».
A l’adolescence, avec la scolarisation, les robes s’allongent, l’uniforme strict et son foulard assorti sont de rigueur. Nous assistons à la domestication progressive des corps et au recouvrement des visages. Les belles chevelures couleur de jais, qu’elles coiffent avec soin, on les leur coupe beaucoup plus court… avant que le port du voile ou du foulard épais ne les cache complètement et ne transforme les contours de leur visage.
Lucidité et courage d’une nouvelle génération de femmes iraniennes
A travers les moments-clés de la fin de l’enfance à l’adolescence jusqu’à l’âge adulte, Massoud Bakhshi accompagne avec une tendre empathie la sortie dans le monde de ses héroïnes, leur passage de la vie privée à la vie publique. Ou plutôt les allers et retours conflictuels et contradictoires que leur statut de femmes et l’oppression exercée par le régime leur imposent.
Une séquence nocturne en plan large fait figure d’exception.
Les deux adolescentes, malgré l’interdiction de la grand-mère, entraînent la plus jeune sur le toit de l’immeuble et écoutent les ténèbres striées de lueurs et de clameurs. Des échos lointains d’une manifestation de rébellion populaire à laquelle elles s’associent sans la rejoindre.
De fait, quelques signes sporadiques d’un monde extérieur, immense et plein de dangers, en proie à des mouvements de protestation importants – et aux terribles répressions qui s’en suivent – font irruption dans la chronique intime sans jamais occuper l’écran. Les grandes mobilisations de femmes en révolte, de jeunes en lutte, d’un peuple en colère, nous en devinons l’existence. Sans les voir. Les massacres de masse, pas davantage.
La torture et la mort, reléguées hors champ. L’horreur, nous ne la voyons jamais.
Après la mort de Masha Amini (étudiante iranienne d’origine kurde arrêtée par la police des mœurs à Téhéran pour violation de la loi par ‘port d’un vêtement inapproprié’) en septembre 2022 et le déclenchement d’un immense mouvement dont le slogan est devenu le nom ‘Femme, Vie, Liberté !’ (un mouvement réprimée avec une violence extrême et provoquant un profond séïsmedans tout le pays), les héroïnes de Massoud Bakhshi savent dans quelle société déchirée elles vivent. En conscience.
En dépit des entraves de toutes sortes à leur épanouissement, malgré la domination infligée à leur corps et à leur esprit, elles débordent du cadre et envahissent nos cœurs. Avec lucidité et fermeté, l’une d’entre elles formule désir profond et rêve inassouvi. Attablée à l’air libre, à la terrasse d’un café en ville, face caméra.
Réalité brute et vérité documentaire
Ainsi , Toutes mes sœurs réussit à élargir notre champ de vision et fait se télescoper l’éveil à la conscience de jeunes filles en devenir avec l’aspiration émancipatrice et subversive du mouvement ‘Femme, Vie, Liberté !’. Un soulèvement réprimé avec férocité, déjà annonciateur d’autres révoltes de la jeunesse en Iran et des crimes de masse ordonnés par le pouvoir. Au pays des Mollahs et des Gardiens de la Révolution, en pleine guerre encore aujourd’hui, le geste artistique de Massoud Bakhshi témoigne magnifiquement de l’énergie et de la vitalité des nouvelles générations, des femmes en particulier. Comme la manifestation visible de la résistance du peuple iranien à la menace de son étouffement. Face à cette urgence tragique, Massoud Bakhshi nous invite à partage sa conviction qu’un autre avenir est possible.
Une conviction forte, explicitée en ces termes par le cinéaste iranien : « Les jeunes femmes, elles, sont motivées, courageuses, pleines de vie. Elles veulent vivre en apportant de la joie et de l’espoir. C’est cela qui les maintient et maintient la société ».
Samra Bonvoisin
Toutes mes sœurs, film de Massoud Bakhshi – sortie le 3 juin 2026
