Genèse du projet : des compétences complémentaires
Conscientes des difficultés d’une classe de SEGPA post-Covid, marquée par un climat tendu et des tensions liées aux réseaux sociaux, les deux enseignantes croisent leurs compétences. L’objectif est de proposer une pédagogie à la fois linguistique et citoyenne, centrée sur le développement de compétences relationnelles, afin d’apaiser le climat de classe, de faciliter les interactions et de soutenir les apprentissages.
Un contexte de départ difficile
Le projet débute en 2021 avec une classe de 5e présentant de fortes disparités de profils : élèves à besoins éducatifs particuliers, troubles du comportement, difficultés langagières ou de socialisation.
Le climat de classe s’est fortement dégradé, rendant certains apprentissages difficiles à mettre en œuvre. Les conflits naissent fréquemment en dehors du cadre scolaire, notamment sur les réseaux sociaux, avant de se répercuter en classe.
Face à ces tensions, la co-intervention s’impose comme une réponse pertinente : deux regards, deux postures professionnelles qui permettent de sécuriser le cadre et de remettre les élèves en situation d’apprendre.
Pourquoi croiser anglais et EMI ?
L’articulation repose sur les référentiels des Langues vivantes étrangères et régionales (LVER) et de l’Éducation aux médias et à l’information (EMI).
Travailler l’anglais, c’est aussi confronter les élèves à d’autres cultures et d’autres manières de communiquer, y compris dans les usages numériques qu’ils connaissent déjà.
L’objectif est double :
– développer des compétences linguistiques et interculturelles ;
– les amener à prendre conscience de leurs usages numériques et de leurs effets.
Le projet s’inscrit dans une logique de transversalité et de travail entre disciplines, au plus près des situations vécues en classe.
Des modalités inclusives et différenciées
Le travail est d’abord organisé en demi-groupes pour retrouver un cadre plus apaisé. Les enseignantes font varier les lieux et les supports : salle d’anglais, CDI, extérieur, mobilier modulable. Cette organisation plus souple change concrètement les dynamiques de classe : les élèves s’installent autrement, travaillent différemment, et les interactions deviennent plus posées
La différenciation apparaît aussi dans les productions. Les élèves choisissent de travailler en français, en anglais ou en format bilingue, selon leurs besoins et leur autonomie. Ce choix de langue devient un moyen de s’exprimer, de s’impliquer et d’être reconnu, tout en gardant une place à l’anglais pour tous.
Le projet ouvre également des moments où les langues de la classe sont mises en valeur. Lors de la Journée européenne des langues et de la Semaine des langues, les élèves découvrent d’autres langues, échangent des expressions, et partagent leurs propres références culturelles.
Cette logique inclusive s’est également traduite dans les modalités de production proposées aux élèves. Chacun pouvait choisir de travailler en français, en anglais ou dans un format bilingue, selon son niveau, ses besoins, ses troubles d’apprentissage ou son degré d’autonomie. Le choix de la langue devenait ainsi un levier d’expression, d’autonomie et de reconnaissance, tout en maintenant une présence de l’anglais adaptée aux capacités de chacun.
La dimension inclusive du projet a enfin favorisé une ouverture plurilingue attentive aux langues et aux cultures présentes dans la classe. Lors de la Journée européenne des langues du 26 septembre et de la Semaine des langues, des ateliers de découverte et de pratique linguistiques ont permis aux élèves d’expérimenter différentes langues, d’apprendre quelques expressions et de partager leur propre langue ou leurs références culturelles avec les autres.
Le journal collaboratif : un levier d’inclusion et de citoyenneté
Le journal de classe transforme progressivement les relations dans le groupe.
Peu à peu, les interactions changent : on ne travaille plus uniquement pour soi, mais pour une production commune. Les élèves s’entraident davantage et les tensions diminuent dans certaines situations de travail.
D’abord conçu au format papier, il est ensuite devenu numérique, à l’issue de longues phases de préparation, d’écriture et de correction. Chaque élève y occupait une place, quelle que soit sa maîtrise linguistique ou son trouble d’apprentissage : rédaction, illustration, correction, traduction, mise en page.
Ce support commun a permis : de déplacer les interactions vers une production partagée et valorisante ; de développer la coopération et l’entraide ; d’instaurer une communication apaisée.
En devenant auteurs et éditeurs, les élèves ne se percevaient plus comme de simples consommateurs de contenus en ligne. Ils ont expérimenté la responsabilité éditoriale, la vérification des sources et l’importance du respect dans la publication.
Le Safer Internet Day : apprendre à prévenir et à conseiller
Dans la continuité du journal, la classe a participé au Safer Internet Day, journée internationale de sensibilisation aux usages responsables du numérique et de lutte contre le cyberharcèlement.
Les élèves ont étudié des recommandations officielles destinées à des élèves anglophones, souvent à cette période plus détaillées que certaines ressources françaises. Ils ont ensuite rédigé, seuls ou en binômes, des conseils adaptés à leur propre contexte, dans la langue de leur choix.
Ce travail a articulé apprentissage linguistique et éducation citoyenne : comprendre un message authentique, le reformuler, l’adapter et le diffuser à ses pairs. L’enjeu était autant linguistique qu’éthique et relationnel.
Une mobilisation élargie des acteurs de l’établissement
Lors d’une séquence consacrée à la santé et à l’alimentation, l’infirmière scolaire a été associée au projet pour trois séances portant sur les besoins alimentaires et l’équilibre nutritionnel, en français et en anglais et en tri-intervention avec réalisation de menus sains.
Les élèves ont ensuite souhaité participer à l’organisation d’un petit-déjeuner équilibré. Après avoir préparé leurs questionnaires, ils ont interviewé les équipes de restauration grâce à l’appui de l’équipe administrative et de direction.
Une CPE, ancienne correspondante pour un journal local, est venue présenter son expérience professionnelle. Les élèves ont alors réalisé une fiche métier.
Le petit-déjeuner a donné lieu à une restitution des travaux : présentation d’affiches rédigées en français et en anglais, en présence des équipes administratives, de la vie scolaire, de la professeure principale, des personnels de restauration et de l’infirmière scolaire.
Cette coordination pluridisciplinaire et intersectorielle repose sur une dynamique collective entre adultes mobilisés auprès des élèves, afin de mettre en lumière leurs productions.
Effets observés et perspectives
Des temps d’auto-évaluation et des entretiens semi-dirigés ont été organisés tout au long des deux années afin de mesurer l’impact du projet et d’ajuster les pratiques. Des outils tels que les « tickets de sortie » ont également été introduits pour développer la métacognition.
Plusieurs évolutions ont été observées :
– un climat de classe apaisé et davantage coopératif ;
– un sentiment d’appartenance renforcé au groupe et à l’établissement ;
– une prise de conscience accrue des enjeux numériques et de la portée de la parole en ligne ;
– une motivation renouvelée pour l’anglais, désormais perçu comme un outil de communication authentique.
Les difficultés linguistiques persistent, mais elles sont mieux acceptées et mieux compensées grâce à des dispositifs de remédiation : auto-correction, travail en binômes, évaluations co-construites, dictées ciblées, etc.
Une pédagogie de la coopération et du respect
Ce projet montre que la pédagogie de projet, adossée à la co-intervention, et à la co-intervention pluricatégorielle peut devenir un puissant levier d’inclusion.
Le journal collaboratif, à la croisée de l’anglais et de l’EMI, a permis d’articuler apprentissage, expression et citoyenneté. Au-delà de la maîtrise linguistique, c’est la capacité à coopérer, à écouter, à négocier et à produire ensemble qui constitue l’apprentissage essentiel.
Les élèves ont découvert que « publier, c’est être responsable » et qu’apprendre une langue, c’est avant tout apprendre à se comprendre.
Perspectives
Le projet a montré que la co-intervention anglais-EMI et le journal collaboratif peuvent transformer durablement le climat d’une classe de SEGPA et soutenir l’inclusion.
Sans alourdir la charge de travail, quelques pistes peuvent permettre de prolonger cette dynamique :
– consolider le journal collaboratif comme espace stable d’expression et de coopération ;
– maintenir certaines séquences en co-intervention lorsque leur plus-value est avérée ;
– partager ponctuellement les démarches et productions avec des collègues, afin d’en diffuser les principes sans formalisation excessive.
Dans cette perspective, les démarches co-construites peuvent être adaptées et réinvesties selon les contextes.
Si le projet reste exigeant, il a ouvert des pistes concrètes pour développer la coopération, la responsabilisation et le respect en classe, tout en renforçant l’engagement des élèves.
Au-delà de l’anglais et de l’EMI, c’est la capacité à écouter, coopérer et produire ensemble qui constitue le cœur des apprentissages et peut inspirer d’autres initiatives inclusives.
Une conviction demeure : « La citoyenneté numérique et l’inclusion ne se décrètent pas. Elles se construisent pas à pas, dans les espaces d’apprentissage, par la coopération et des relations de confiance, à condition de réunir les acteurs et les conditions de leur mise en œuvre. »
Cécile Maxe et Adina Randot
