Estelle Mournin : Ces élèves migrants qui nous élèvent
« Enseigner aux apprenant·e·s que notre pays accueille va devenir un acte presque militant alors qu’apprendre une langue et conserver la sienne est un droit. Et quand Bashar me demande pourquoi on dit « se coucher » et pas « se dormir », pourquoi parfois on dit « je veux manger » et d’autres fois « je veux à manger »… , je me dis qu’il questionne ma langue première comme je ne l’ai jamais fait. Que grâce à lui, je comprends le fonctionnement de ma propre langue. Il continue à panser ses plaies, physiques et affectives, mais il a soif d’apprendre, de découvrir. Il questionne, il me demande sans cesse comment j’apprends, comment j’enseigne. Ses questions pour comprendre le français me hissent au-delà de mes propres compétences que je croyais solides, stables, acquises, et je ne parle pas seulement du lexique, des mots qui nous servent à communiquer mais bien de la pensée, de l’essence et de la construction de la langue. Sa résilience est une leçon de vie, et parfois la personne qui enseigne n’est pas celle qu’on croit. (…) Ces parcours de vie renforcent leur relation à la connaissance, aux savoirs. Apprendre une nouvelle culture, une nouvelle langue est leur nouveau combat. Et moi parmi eux/elles je me sens encore si petite, que je ne peux que grandir à leurs côtés. »
Agnès Vrinat : De la sensibilité
« Je repense également à T., une élève très sensible. J’étudiais avec sa classe Des souris et des hommes de Steinbeck. Lors d’une séance, j’ai projeté un extrait du film qui montre la mort de Lennie. Nous étions dans le noir. Soudain, j’entends un grand bruit de chute, suivi d’un silence inquiétant. T. avait fait un malaise. Sa mère arrive, après avoir été prévenue, et me révèle que Steinbeck est la cause de l’évanouissement de sa fille. En effet, tous les soirs, elles lisaient ensemble ce roman, proposé dans le cadre du cours de français et elles pleuraient. En réalité, si le drame de Lennie était bouleversant, c’est qu’il leur rappelait la fragilité du frère de T., handicapé et tellement aimé. J’en étais désolée, mais la mère me rassura : le livre leur avait fait du bien. Le lendemain, mon élève allait très bien. J’ai alors compris le poids, l’impact à double tranchant de la transmission, même quand on n’en a pas conscience. J’ai tout de même mis quinze jours à m’en remettre… À présent, comme inspectrice, j’ai toujours en tête le fait qu’on touche à l’intime lorsqu’on aborde des œuvres, et qu’il faut parfois s’arrêter pour réfléchir avant de franchir le seuil. »
Le dispositif « Ces élèves qui (nous) élèvent » est déployé depuis l’académie de Montpellier par Claire Pavy et Frédéric Miquel. Mené en partenariat avec la Fédération Internationale des Professeur·es de Français (FIPF), il s’adresse au personnel enseignant du primaire, du secondaire et du supérieur, ainsi qu’aux cadres éducatifs.
Jean-Michel Le Baut
