« Elle s’appelait Madame Bignon, elle a été la chance de ma vie »
Dans nos existences, les seules années qui ne s’oublient ni ne se confondent sont les années d’école primaire. Elles constituent une sorte d’insubmersible présent, avec leurs classes, leurs professeur.e.s, leurs directrices et directeurs, les révélations, les gloires et les humiliations que nous y avons connues. Je garde pour ma part un souvenir d’impuissance, de crainte et d’ennui de mes années de maternelle et de primaire. Jusqu’au CM2, qui s’appelait à l’époque (1967/68) la 7e. Avec mes camarades, nous avions passé la 8e à nous préparer mentalement à l’épreuve de la 7e, menée férule battante par deux femmes qui ressemblaient peu ou prou aux Tante Éponge et Tante Piquette de Roald Dahl (leur terrible réputation les précédait). Nous nous préparions, sous l’autorité de l’une ou de l’autre, à l’horrible année de préparation à la sixième, une sorte d’entraînement militaire à base de notes impitoyables et d’écrasants devoirs à la maison. Le jour de la rentrée, nous attendions donc de savoir à qui nous serions livrées, un troupeau de petites filles inquiètes dans la cour. Les classes ont été appelées, nom par nom. À la fin du cérémonial, un petit groupe n’avait toujours été donné à personne. Mais il restait une dame, portant un chignon, qui n’avait pas encore reçu d’élèves. Une nouvelle ! Elle s’appelait Madame Bignon, elle a été la chance de ma vie.
Du chant, de la gymnastique, tous les jours, pas de devoirs, pas de classement, travail en projet, des sorties
Dans la classe qui lui avait été attribuée, elle nous a fait rompre l’ordre immémorial des tables – deux ou trois rangées face à l’estrade où trônait le bureau, pour les arranger par groupe de quatre. Du jamais vu de mémoire d’élève. Ensuite elle nous a annoncé que nous aurions gymnastique tous les jours, et chant, tous les jours aussi. Pas une fois par semaine, non. Tous les jours, oui. Nous étions à demi abruties d’étonnement quand le plus beau est tombé : pas de devoirs à la maison ! Tout se ferait en classe. Restait à découvrir qu’un petit livre d’art d’une même collection serait donné à chacune de nous à distribution des prix de fin d’année. Il ne serait de toute façon pas nécessaire de nous distinguer puisqu’elle qu’elle ne nous classerait pas, et ne donnerait pas vraiment de notes non plus – elle s’en arrangerait. Nous allions travailler par groupes, sur des projets longs de plusieurs semaines, qui demanderaient des compétences très diverses, de la fabrication de décors à la photo en passant par la rédaction de sujets sur l’histoire de notre ville. Pour cela nous ferions des sorties hors de l’école, et nous serions invitées à mener des recherches… Oh j’ai tellement aimé vivre à côté de cette femme que j’avais inventé un travail personnel de broderie pour ne pas la quitter pendant les récréations ! J’étais sa Pénélope.
« Et je n’ai pas été punie d’avoir été heureuse… La sixième est venue naturellement »
Nous n’avons tardé à devenir la risée de nos camarades. Elles nous entendaient chanter, nous étions sans cesse dehors, il n’y avait pas de travail le soir… Nous étions donc promises à un échec pathétique, la sixième serait un désastre. Quelle importance ? Pour moi, jusqu’alors, l’école toute entière avait été un désastre. Rien ni personne n’aurait pu me voler de bonheur de cette année-là. Et je n’ai pas été punie d’avoir été heureuse… La sixième est venue naturellement, à des petites filles curieuses et autonomes. Grâce à l’inespérée, providentielle et géniale Mme Bignon, cette année de CM2 m’a plus appris qu’aucune autre dans ma vie.
Marie Desplechin
