Je suis directrice depuis 16 ans dont 14 années en éducation prioritaire renforcée, j’ai enseigné de la petite section de maternelle au Cm2 aussi bien dans le 93 qu’à Paris. Je m’apprête à être rayée des cadres de l’éducation nationale, bref je prends le chemin de la retraite en juillet 2027.
Une nouvelle rentrée c’est toujours une source de promesses, une attente, quelque chose de très particulier qui s’installe au creux du cœur après le 15 août. Ces longues vacances d’été, les grandes vacances, si attendues et si nécessaires se terminent. Un article dans la presse, des posts sur les réseaux, des fournitures scolaires dans les magasins, les enfants qui vont se faire couper les cheveux pour la rentrée, tout nous invite à y penser, à cette rentrée.
« L’école n’est jamais loin »
D’ailleurs à l’aube de ma 39e et dernière rentrée des classes, je m’aperçois que tout au long de l’été, l’école n’est jamais loin. Preuve en est que dans chaque petite ville ou village que je croise lors des vacances je cherche où se trouvent les écoles, sorte de déformation professionnelle. Et quand je la trouve cette fameuse école, j’aime la prendre en photo, comparer avec ma propre école mais toujours être rassurée de son existence ou désolée de son absence.
« On a tenu le cap malgré toutes les péripéties de l’année »
Les promesses de la rentrée permettent un éternel recommencement, début juillet quand les élèves sont partis, que les manteaux oubliés trainent dans un couloir, qu’un ultime sac de piscine n’a pas été récupéré, je me dis ok, on a fait le job, on a tenu le cap malgré toutes les péripéties de l’année et très vite une petite nostalgie s’installe car je pense à telle situation où j’aurais du, où j’aurais pu… et quand je fais un dernier tour dans les classes, le réfectoire, la salle des maitres et des maitresses, j’ai souvent l’impression d’entendre au loin les rires, les cris, les sonneries de la récréation qui s’endorment pour l’été.
L’été, un petit manque
C’est comme une petite descente chaque début d’été, heureuse d’être en vacances mais un petit manque quand même, petit manque très vite comblé car dès le lundi 6 juillet j’y suis retournée à l’école, j’ai calé ma rentrée : les fournitures à finir de ranger, les classeurs avec les fiches des élèves, les registres d’appel pour l’équipe pédagogique, l’affiche pour la vitrine devant l’école qui donne les différents horaires, le choix du petit texte que j’aime offrir à mes collègues pour le jour de la pré rentrée … Et surtout : rangement du bureau. Trier, jeter, archiver tout ce qui s’est accumulé depuis la dernière rentrée, les documents gardés « au cas où », les derniers courriers à expédier, les feuilles perdues sous un tas de dossier, bref faire place nette pour la nouvelle année. Depuis toutes ces années j’ai conservé des tas de petits mots, dessins, photos, je ne parviens pas à les jeter, alors je les mets dans mon sac et les rangerai chez moi dans une boite déjà bien remplie. Surtout ne pas les relire ce soir, attendre un peu pour en profiter pleinement quand la fatigue sera un peu retombée.
« Ma dernière rentrée »
Ma dernière rentrée, celle que j’appréhende et que j’espère tout à la fois est prête, j’ai rédigé la note de pré rentrée pour l’équipe pédagogique, j’ai écrit aux familles des futurs élèves de CP pour leur redonner les informations capitales et les autres familles auront aussi un rappel des horaires. Les enveloppes avec les fiches de renseignements sont prêtes, le planning des réunions aussi et malgré cette préparation je sais que les jours qui suivent mille questions vont se poser. Les élèves qui emménagent, ceux qui déménagent, les constitutions de classe si minutieusement faites avec l’équipe en juin seront peut-être à refaire, sans parler de l’affectation de dernière minute de certains collègues qui est la grosse inquiétude, surtout depuis quelques années.
Si auparavant chaque classe était dotée systématiquement d’un enseignant désormais c’est loin d’être le cas, il y a toujours eu des jambes cassées et autres impondérables mais la direction ne devait pas se battre pour obtenir un moyen de remplacement, problématique qui génère énormément de stress pour toute l’équipe.
Je ne parlerai pas des AESH dont on découvre l’affectation la veille de la rentrée et dont le nombre d’heures sera nettement insuffisant pour couvrir les besoins des élèves en situation de handicap ; c’est un point qui mérite un texte à lui seul.
Les travaux effectués l’été sont souvent une belle source d’inquiétude : finis, pas finis, bien réalisés, et les locaux sont-ils propres ?
« Il n’y a pas d’autre choix »
Le stress va monter doucement mais jamais là où on l’attend, la rentrée nous réserve toujours des surprises inattendues en plus des difficultés habituelles. On a beau se sentir prêt, je sais que le lundi 31 août au soir je m’endormirai mal et serai réveillée bien avant le réveil.
Parce que ce qu’on attend de la direction d’école c’est que tout se mette en place, un enseignant devant chaque classe, des repas de cantine servis dès le premier jour, des locaux adaptés pour ouvrir l’école, accueillir les élèves et leurs familles le 1er septembre.
Et on va réussir à aligner tous ces impératifs, il n’y a pas d’autre choix, toute la communauté scolaire le sait et œuvre pour que ça fonctionne, les équipes pédagogiques sont toutes sur le pont.
Depuis que j’enseigne, malgré des villes différentes, des quartiers favorisés, des écoles en éducation prioritaire, en tant que professeure ou en tant que directrice une constante : la rentrée est le moment fort de l’école, le moment où les cartes sont redistribuées, le moment où tout est possible.
Alors cette ultime rentrée des classes, je compte la vivre pleinement, profiter de tout et graver dans ma mémoire l’Ecole certes controversée mais tellement unique et indispensable à la société.
Prendre soin des élèves, des familles, des personnels, leur faciliter les choses me parait être la mission essentielle des directions d’école, le seul conseil que je puisse donner c’est ça : faire attention à ce petit monde si particulier qu’est une école.
Isabelle Sirieix
