Comment le projet a-t-il été présenté aux élèves ?
En voici le pitch ! « A l’époque de Molière, Don Juan vivait comme un épicurien sans foi ni loi, ne respectant que son désir de séduire, dénigrant les normes sociales et religieuses de son époque. Sganarelle, son valet, notait toutes ses remarques sur le comportement de son maître dans un petit carnet. Nul doute qu’à l’ère du numérique ils auraient raconté tout cela sur les réseaux sociaux, l’un pour alarmer le plus grand nombre quant à l’amoralité de son maître, l’autre pour proclamer et diffuser ses idées de libre penseur. »
Et voici le programme de travail ! « Nous allons en 2 groupes de 15 élèves créer le compte Instagram de Don Juan et de Sganarelle, dans lesquels ces deux personnages vont, dans l’ordre de la pièce, sous la forme de 5 vlogs raconter leur parcours jusqu’à la disparition du maître, donner son ressenti dans ses relations aux autres, et se faire défenseur des idées libertines. Nous allons avec l’IA, créer un avatar pour Don Juan, Sganarelle et tous les autres personnages, choisir le mode créatif réaliste ou cartoon, manga… et une voix pour chacun. Nous allons nous répartir les tâches : chaque élève travaillera sur une séquence d’un des 5 vlogs, en insistant sur la relation de Don Juan avec un personnage analysé par lui-même ou par Sganarelle. »
Comment s’est opérée la lecture de la pièce de Molière ?
La pièce a été intégralement lue en classe, expliquée et résumée sur un tableau synoptique. Des fiches personnages ont été réalisées individuellement afin de saisir la personnalité de chacun et leurs relations avec Don Juan.
Comment les images des personnages de la pièce ont-elles été créées ?
Ensemble, à 30, les élèves ont fait eux-mêmes leurs choix éditoriaux : ils ont choisi le mode manga pour créer les visuels des personnages avec l’IA Padlet TA, et un ton « Jeunes du XXIe siècle » pour réécrire les textes. Pour chaque vlog, l’arrière plan devait être commun à chaque séquence. Pour la création des visuels, les élèves se sont réunis par rôle secondaire selon le personnage qui apparaissait dans leur séquence. Ils ont travaillé en équipes Sganarelle et Don Juan mélangées afin de définir des visuels de personnages communs pour les deux vlogueurs.
Les textes ont été rédigés en une heure de façon manuscrite. Sans IA. Seulement avec les notes de lecture : tableau synoptique de la pièce et fiches personnages réalisées pendant la lecture.
Chaque élève a écrit une séquence d’un vlog : 5 vlogs correspondant aux 5 actes de la pièce ont permis de raconter sur un ton et sous un format propre aux jeunes toute l’histoire imaginée par Molière.
A la fin de la séance, les cheffes de groupe ont récupéré les textes, les ont lus et annotés afin de vérifier la cohérence dans l’enchaînement des séquences de vlogs. Elles ont ensuite communiqué avec les élèves via un réseau privé afin de rectifier ce qui n’allait pas. Ce rôle de management de groupe a été géré de façon remarquable pour les deux groupes.
Comment les vlogs eux-mêmes ont-il été réalisés ?
Les vlogs ont été créés avec l’IA Vidnoz. Cette application permet d’animer le personnage en l’insérant dans un arrière plan choisi avec éventuellement d’autres personnages tout en cumulant plusieurs plans,
Certaines difficultés sont apparues : le nombre de crédits gratuits était un peu limite chaque jour ; la voix générée était souvent artificielle si bien que les élèves ont choisi de doubler les voix avec la voix réelle d’un élève de la classe pour chaque vlogueur ; les animations du personnage se limitaient à la bouche.
Certains élèves ont testé d’autres IA peut-être plus performantes. Mais le temps manquait pour partir sur autre chose.
Le travail coopératif à partir du texte d’abord pour que les textes séquences correspondent bien au format vlog a été supervisé par le chef de groupe puis par les responsables du montage de chaque vlog. Le choix d’une scénographie commune pour chaque vlog et parfois même pour les deux personnages a été un point fort de l’engagement des élèves dans ce projet, nécessitant souvent des ajustements, reprises et une bonne prise de conscience des attendus du vlog.
Comment s’est opéré le partage de ces créations ?
Un compte Instagram a été créé pour chaque groupe de vlogueur : Sganarelle / Don Juan. L’élève qui a créé le Trailer gérait cette étape. C’est également cet élève qui s’est occupé de la diffusion en ligne des vlogs.
Quel bilan tirez-vous de ce travail ?
Le point fort de ce projet a été l’engagement des élèves pour le faire aboutir. Les cheffes d’équipe ont su fédérer leur équipe, en guidant, conseillant, communiquant sur leur groupe réseau hors des heures de cours. Pour la création des images, les deux groupes de vlogueurs ont travaillé ensemble en s’organisant en ateliers personnages secondaires. Pour la création des textes, les élèves se sont approprié l’œuvre de Molière pour restituer les actions le plus justement possible avec le ressenti et les nuances de personnalité de chaque personnage. Il s’agit ici de la compréhension et l’analyse au service de la création. Ils ont travaillé pour cette étape avec le tableau synoptique et le livre. Pour la réalisation des vlogs, une élève a réalisé un tutoriel d’aide à l’utilisation de Vidnoz, et chacun s’est approprié l’IA personnellement en se faisant aider parfois. C’est sur cette étape que certains se sont sentis le plus en difficultés et se sont quelque peu désengagés, laissant le travail reposer sur un autre élève de son groupe vlog. Toutefois, quand il a fallu doubler les voix, deux élèves en difficultés sur les aspects techniques ont répondu présents et se sont emparés de cette partie du projet. Pour les montages vidéos rassemblant les séquences, les plus à l’aise avec la technique s’en sont emparés.
L’IA a été un facilitateur de créativité, mais surtout un fédérateur d’énergies positives au service de la littérature. Elle a servi à scénographier l’écriture créative d’appropriation, à conscientiser des critères spatio-temporels et relationnels, à mettre la littératie numérique au service de la création littéraire et du collectif puisque ici le projet est collaboratif.
Quel a été le retour des élèves sur l’expérience ?
Voici par exemple, celui de Rose, cheffe de groupe :
« Ce projet a permis de mieux comprendre l’usage de l’IA. Elle n’effectuait pas le travail à notre place, mais elle nous aidait à transformer ce que nous avions écrit en un format différent. Cela m’a montré que l’IA peut être un outil utile si on l’utilise de manière encadrée et réfléchie. Cette nouvelle approche de l’œuvre par deux moyens modernes (l’IA et le concept de vlog) modernise le livre pour le rendre plus en accord avec nos centres d’intérêts et notre époque. Enfin, cette expérience m’a permis de prendre confiance dans le travail collectif et dans mon rôle de cheffe d’équipe, tout en restant à l’écoute du groupe. Si on nous apprend dans notre scolarité à utiliser l’IA de manière éthique, nous pouvons en faire un outil d’aide au travail sans remplacer la réflexion et l’effort personnel. »
L’IA suscite chez les collègues résistances, craintes ou fascinations : à la lumière de votre expérience, quels intérêts présente-t-elle pour un·e professeur·e de français ?
Dans les expériences que j’ai menées avec l’IA, je l’ai utilisée pour un faire un espace d’expérimentation, de compréhension, d’analyse mais aussi de créativité et de ce fait un accélérateur d’engagement individuel et collectif.
Dans le premier projet, l’élève devait écrire une lettre avec l’aide de l’IA en s’appuyant sur un récit lu. Pour y parvenir, il a engagé une véritable conversation avec l’IA, qui l’a amené à expliciter sa compréhension du texte et à préciser ses intentions d’écriture afin d’obtenir le meilleur prompt possible. Ce fonctionnement inverse celui de l’analyse littéraire, où l’élève questionne le texte pour comprendre les choix de l’auteur. C’est une activité riche car en posture d’auteur, le questionnement de l’IA pousse l’élève à formuler clairement ses attentes, bien plus efficacement qu’un questionnaire de compréhension traditionnel. L’IA devient ainsi un partenaire d’écriture rassurant et stimulant.
Dans le projet sur Don Juan, l’IA a été facilitatrice de créativité au service de l’imaginaire puisqu’elle devait servir à transformer le texte écrit en scène de vlog, c’est-à-dire le mettre en images animées et en voix, pour un réseau social. Elle a été aussi un laboratoire d’intelligence collective puisque les décisions scénographiques se prenaient ensemble pour en faire une production complexe, et qu’il fallait prompter correctement pour y parvenir, analyser, comparer et être capable de jugement critique sur le résultat, d’autant plus que les projets ont toujours prétention à être diffusés ensuite.
Mais au delà de l’intérêt disciplinaire que ces expériences ont apporté, je pense que le véritable intérêt est d’être largement transversal et purement méthodologique, comme souvent les usages numériques d’ailleurs, puisque tout ce que les élèves ont appris à faire au cours de ces projets, a dépassé les compétences du français pour être réutilisable dans leurs usages quotidiens. Ce sont eux-mêmes qui l’affirment.
L’IA a trouvé tout son sens parce qu’elle a servi le projet collaboratif, et je reste convaincue à la lueur de cette nouvelle expérience que la pédagogie de projet dépassant toujours le cadre disciplinaire pur fonctionne réellement parce que les apprentissages font sens pour les élèves.
Quelles conditions vous semblent requises pour bien l’exploiter avec les élèves ?
Au delà évidemment des conditions techniques qui nécessitent que les élèves aient accès à un outil numérique pour travailler, dans un cadre conforme au RGPD, les objectifs doivent être clairs, le cadre éthique et pédagogique bien posé, il me semble indispensable de découper les tâches en étapes en les explicitant dans une démarche active : l’élève doit toujours rester maître de sa production. L’IA n’est pas là pour faire à sa place, ce n’est pas un substitut mais un tremplin. L’élève doit se savoir responsable de sa tâche et jamais dépossédé de sa créativité ni de sa réflexion personnelle.
Un tel travail change-t-il la posture de l’enseignante ?
Avec l’IA, j’accepte de perdre un peu le contrôle pour gagner en exploration. Au cours de ces sept heures qu’a duré le projet, les élèves m’ont finalement très peu sollicitée, ils arrivaient en classe, s’attelaient à leur tâche, s’entraidaient naturellement, savaient ce qu’ils avaient à faire et où ils voulaient aller. Mon rôle a été d’observer, de guider et finalement d’encourager la métacognition facilitée d’une part, par les cheffes d’équipe qui après chaque séance, hors classe jouaient un rôle de relecture des productions et de rétroaction et d’autre part, par le retour d’expérience en fin de projet permettant à chacun d’expliciter ce que l’IA leur avait apporté, ce qu’il avaient compris, comment cela leur avait servi, avec quelle plus-value… C’est à toutes ces conditions qu’au final, l’IA ne représente ni une menace, ni une solution miracle, mais un beau défi à relever tous ensemble.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Le padlet des créations visuelles
Christelle Lacroix dans le Café pédagogique
