Avec plus de 300 décès par noyade cet été 2026 en France, l’importance du sauvetage en mer n’est plus à démontrer. Anne-Sophie Moal, enseignante de Lettres au collège Saint-Joseph de Plouescat a mis en place une option Sauvetage en mer pour des élèves volontaires. Remorquage à la nage, démonstration d’hélitreuillage, secourisme, les collégiens découvrent aussi les métiers de nageur-sauveteur sur les plages l’été ou de surveillant de piscine. « Les jeunes savent que nous sommes bénévoles, que rien de nous oblige à être dans l’eau avec eux à 9h le dimanche matin. Cela nous met à égalité : personne n’est “obligé”. Le respect s’en trouve renforcé », témoigne l’enseignante au Café pédagogique. Depuis peu un bateau école, l’ancien canot de sauvetage de l’île de Ouessant, est arrivé près du collège.
Quelle est l’origine de cette option « sauvetage en mer » ?
Je suis entrée à la SNSM (Société Nationale de Sauvetage en Mer) en 2001 afin de devenir nageur-sauveteur, il s’agissait d’abord d’un job alimentaire, en parallèle de mes études à la faculté de Lettres, à Brest. Avant de passer mon concours pour devenir enseignante, j’ai passé plusieurs diplômes de formatrice en secourisme : je voulais m’assurer que j’étais vraiment capable de faire passer un message et je voulais savoir si j’étais “pédagogue”. Dès que j’ai commencé à enseigner ma matière, en 2006, j’ai proposé des formations de secourisme à mes élèves (AFPS qui est aujourd’hui devenu “PSC”). Mais il manquait quelque chose… Les élèves en demandaient plus…
Sauveteuse en mer embarquée à la station de Plouescat depuis 2006, j’ai la chance de faire partie d’un équipage dynamique et prêt aux nouvelles expériences.
L’idée d’ouvrir les portes de la station aux collégiens est donc venue naturellement avec Christophe Marmet, président de la station, mais aussi Julie Le Jeune, professeure d’EPS et formatrice aux premiers secours et Olivier Le Goff, professeur de technologie, ancien moniteur de voile et champion de France actuel en “Corsaire”. Comme les membres d’équipage, je suis totalement bénévole pour ce projet, comme nous le sommes d’ailleurs pour toutes les opérations liées au sauvetage en mer en dehors de nos métiers.
Avant tout, ils apprennent à se dépasser et ils découvrent qu’on reçoit davantage en donnant.
Concrètement la formation se compose de :
- La formation PSC, Premiers Secours Citoyen, que l’on complète par une initiation aux PSE 1 et PSE 2 (Savoir prendre une tension, une saturation d’oxygène, apprécier et mesurer une ventilation, un pouls, immobiliser une victime, préparer un brancardage…). Ils servent régulièrement eux-mêmes de victimes lors d’exercices inter stations dans tout le Finistère, ils découvrent alors que pour être un bon secouriste, il faut savoir se mettre à la place de la victime.
- Visites et rencontres avec les acteurs du secours aux personnes.
Elles sont organisées avec nos partenaires : SAMU 29, Abeille Bretagne, Préfecture Maritime, CROSS CORSEN, Base de Lanvéoc avec démonstrations d’hélitreuillages…
- Initiation au sauvetage : les jeunes nous accompagnent aussi en mer lors de certains exercices, ils découvrent le remorquage à la nage, en paddle, en bateau, avec du matériel comme le filet Marcus. Ils découvrent le mal de mer et le froid mais cela ne les empêche pas de revenir !
- Nous proposons aussi des ateliers de matelotage (nœuds), lecture de cartes marines, météo ou encore nous les préparons au Certificat Restreint de Radiotéléphonie.
Une fois que nous les sentons solides sur leurs acquis, les jeunes animent, toujours accompagnés par un adulte diplômé, des ateliers d’initiation aux premiers secours. Ils apprennent alors à des jeunes de 9 à 15 ans comment on utilise un défibrillateur. Cela se fait lors de tournois de foot, de hand…
Ils assurent aussi la sécurité et les soins de première urgence lors du cross du collège.
Nous organisons des tests de sélection en septembre. Ensuite, les cours de secourisme, de matelotage ou encore les visites se font sur quelques mercredis après-midi. Les entrainements se font aussi régulièrement les dimanches matin, en mer ou en salle selon les conditions météorologiques et les capacités d’encadrement des bénévoles.
Le bateau école “François Morin” est notre nouvel outil de formation ! Ancien canot de sauvetage de l’île de Ouessant, il a été racheté par une association, “Les Plouessantins”, montée en parallèle de la station SNSM de Plouescat (pour ne pas entraver notre mission principale qui est vraiment le sauvetage en mer).
Il est mis à disposition des jeunes pour découvrir comment est construit un bateau, comment il convient de l’entretenir. C’est un héritage précieux, un bateau qui favorise les rencontres intergénérationnelles. Cela va de discussions sur la mécanique, l’entretien du bois, les récits de sauvetage de ce “pêcheur d’hommes”…
Pourquoi les élèves de 4e ? Des liens avec l’orientation ?
Avec l’équipe, nous pensons qu’il faut attendre la quatrième pour que les jeunes aient atteint une certaine maturité. De plus, cela nous donne deux ans pour planifier la formation, c’est plutôt aisé. D’autant que les 3es, ont pour mission d’accueillir et de soutenir les 4es… En plus des parcours citoyen et santé, le parcours avenir trouve toute sa place ici !
Les jeunes découvrent l’opportunité d’un job saisonnier rémunéré : nageur-sauveteur sur les plages l’été ou surveillant de piscine (toutes les autres activités sont bénévoles en revanche à la SNSM).
Ils rencontrent régulièrement des acteurs du secours aux personnes lors des visites, des exercices : médecin du SAMU, régulateur, infirmier, pilote d’hélicoptère, mécanicien, militaire, marin-pêcheur… Plusieurs jeunes ont déjà choisi des formations en lien avec ce qu’ils ont découvert lors de la formation : Maxence est en école de pêche au Guilvinec, Nino se destine à la mécanique aéronautique, Constance, Quentin se destinent à une ST2S, Louise, qui a d’ailleurs sauvé sa petite sœur d’un étouffement avancé, avait déjà décidé de devenir pédiatre…
Ils sont déjà plusieurs à se préparer à la suite de l’aventure de la SNSM : entrer au centre de formation, à Brest, pour entamer les 300 heures de formation afin de devenir Nageur sauveteur….
Pour nous, à la station de Plouescat, c’est une grande satisfaction car on espère retrouver cette jeunesse plus tard, pour prendre la relève !
Depuis que j’ai commencé à enseigner, tous les élèves de 3e de mon collège en sont repartis avec l’AFPS ou le PSC, tous, sauf ceux de l’année COVID. Alors oui, cela demande du temps… Mais que sont 10 heures de formation pour sauver une vie ? L’Education nationale est à la traîne, mais la France en général est à la traîne…
Je pense à l’expérience réalisée par Sacha, élève de 3e l’an dernier. Pour son oral de brevet, il a décidé d’organiser une formation “surprise” au défibrillateur pour son équipe de footballeurs. Il ne leur avait pas dit qu’au lieu de jouer au foot, ils allaient apprendre à faire un massage cardiaque. A la fin de son intervention, il a distribué une enquête de satisfaction. A la question “Si tu avais su, serais-tu venu à l’entrainement ?” 11 ados sur 16 ont répondu “non”… C’est donc une preuve qu’il faut provoquer les choses !
J’ai aussi en tête le message de Louise “Merci de m’avoir appris à sauver ma petite sœur ! Un jour, quand elle saura parler, c’est elle qui vous remerciera !”.
En quoi le regard les élèves change-t-il sur le bénévolat et l’engagement au cours de l‘année ? Et aussi sur vous, qui êtes à la base enseignante de français ?
Il faut montrer l’exemple. Les jeunes savent que nous sommes bénévoles, que rien de nous oblige à être dans l’eau avec eux à 9h le dimanche matin. Cela nous met à égalité : personne n’est “obligé”. Le respect s’en trouve renforcé. Le port de l’uniforme est aussi une fierté pour eux : ils se sentent investis d’une mission mais découvrent aussi les limites car parfois, ils ont peur, ils ont froid. Comme nous. Ils se rendent compte que le travail en équipe est indispensable.
C’est vrai que cela peut paraître étrange quand on est dans une eau à 12°C le dimanche matin avec ses jeunes, que le lendemain, on sera au chaud à leur faire une dictée en classe… Cela crée des liens indéniables, une forme de complicité qui se base aussi sur la confiance : tu me fais confiance, je t’embarque, on y va !
Finalement, le vocabulaire est le même quand on veut former des sauveteurs en mer ou quand on veut que nos élèves réussissent.
Quel avenir imaginez-vous pour ce dispositif ?
Je ne peux souhaiter qu’une chose, que d’autres organismes, peut-être pas seulement la SNSM, ouvrent leurs portes et leurs formations à ces jeunes qui, au final, ne demandent qu’à apprendre et à se rendre utiles.
Il est vrai que cela demande du temps, comme je le dis aux jeunes, le temps, c’est la seule chose que vous pouvez donner sans que l’on puisse vous rembourser, mais cela en vaut la peine. Cela permet de cumuler deux passions, le sauvetage en mer et l’enseignement. Finalement c’est assez égoïste !
Entretien par Julien Cabioch
