Pour cette « traversée la cour entre 1830 à 2018 », vous avez accompli un travail de recherche, y compris iconographique, que l’on devine considérable. D’où est né ce projet un peu « fou » et quels étaient vos objectifs ?
Ce projet prend sa source dans une école rurale des années 60 où mon père était à la fois l’instituteur, le moniteur d’activités sportives périscolaires, le directeur de colonie de vacances, mais aussi secrétaire de mairie ; dans ce contexte, la cour de récréation a été pour moi et mes frères, un espace qui changeait de statut, de destination et d’usage, de règles et de compagnons de jeux, selon l‘heure, le jour et la période de l’année.
Le choix de la cour de récréation n’a donc rien de conjoncturel, même si l’actualité l’a poussée sur le devant de la scène durant ces dernières années (réchauffement climatique, Covid, violence …), parce qu’elle parle avant tout des enfants, de leur construction et de leur socialisation, de leurs jeux et de leur imaginaire, de leur santé et de leur rapport au genre, du temps et de l’espace qui caractérisent ce « sas » que la « cour de récré » constitue pour eux, « à cheval » entre la classe, l’espace public local et la famille.
La méthode repose sur une recherche « multimodale » historique, sociologique, politique, psychopédagogique et iconographique, mais aussi sur des rencontres et échanges avec des acteurs « de tous bords » impliqués sur le terrain éducatif et scolaire.
Petit point historique pour commencer : la récréation et les cours de récréation ont-elles toujours existé ?
La récréation est apparue notamment sous la pression de « médecins hygiénistes » et de pédagogues qui prônaient une « pause récréative » en milieu de matinée et d’après-midi, afin de permettre aux jeunes enfants de se reposer du travail intellectuel et de leur donner l’occasion de s’ébattre après de longues stations assises, immobiles.
Quant à la cour de récréation elle-même, elle est apparue aux fins d’empêcher les enfants de quitter la classe (et de ne plus y revenir) pour s’ébrouer dans les rues du village ou de la ville, en y causant diverses nuisances et dégradations. C’est le début d’une conception d’un espace « carcéral », situé à la frontière entre l’école et son environnement local.
Votre livre montre parfaitement que « la cour n’est pas un espace marginal ou insignifiant » et qu’en étudier l’histoire permet de comprendre comment chaque époque a défini la place, le rôle, les fonctions de l’école. Pourriez-vous ainsi nous expliquer à quels objectifs répond la transformation, dans les années 1830, de la « Maison d’école » en une large enceinte scolaire dotée d’espaces extérieurs ?
La « maison d’école » qui abritait la classe et le logement de l’instituteur communal, a été confrontée à la question de l’apprentissage de l’hygiène corporelle des enfants, élément constitutif de leur santé. Après avoir été dotées d’une cour de récréation par les communes, les maisons d’écoles vont progressivement être équipées de trois « annexes », et en premier lieu des « privés » (c’est-à-dire de lieu de défécation -WC).
L’adjonction d’un préau permet par la suite de mettre à l’abri les enfants durant les récréations en cas de mauvais temps, pour jouer et pour se livrer aux « exercices physiques » préconisés par les programmes scolaires. Le préau offre également aux enfants un abri pour prendre leur repas de midi.
Enfin, la cour fut prolongée par un « jardin scolaire » qui servait à la fois à des séquences « pédagogiques » sur les sciences de la terre et de l’agriculture, mais aussi de garde-manger du (ou des) instituteur(s) qui le cultivaient.
La cour de récréation devient donc un lieu où l’on se dépense, pas seulement pour décompresser, mais aussi pour des enjeux de bonne santé. A tel point qu’elle est obligatoire et que certaines activités y sont même interdites ?
L’activité physique et l’exercice sportif dans la cour de récréation se sont développés à la fin du XIXe siècle, comme un moyen de lutte contre la mortalité enfantine des enfants chétifs ou/et atteints de maladies infectieuses, (en particulier la tuberculose), qui sévissaient dans les banlieues ouvrières insalubres des villes, surpeuplées par l’effet de l’exode rural massif.
En 1882, la commission d’hygiène scolaire publique du ministère « exige des maîtres qu’ils interdisent aux élèves de lire ou de se livrer à un travail quelconque dans la cour ou dans une salle de classe durant la récréation […]. Ils doivent jouer […]. Sauf impossibilité absolue, tout doit se passer en plein air, et sous le préau par temps de pluie ». Aucune punition ne peut être exécutée durant la récréation, les enfants étant incités à courir, jouer, crier et même se « bagarrer ». Il s’agissait également d’utiliser la cour de récréation pour faire des garçons de futurs bons soldats, dotés d’un corps sain, en leur apprenant à nager ou à tirer au fusil (dans les « bataillons scolaires »).
La violence scolaire est aussi vieille que l’école ; les jeux violents sont même préconisés (selon le Dr Maurin du ministère de l’instruction publique en 1895) « pour activer la respiration », les « exercices violents » occupant la première partie de la récréation, les mouvements d’ensemble occupant l’autre partie.
Ainsi, la conception que l’on a aujourd’hui de la violence entre pairs est très différente de celle des années 1850-1950. La cour de récréation a toujours été le lieu de jeux et de rapports de groupe violents, comme en témoignent les manuels scolaires de l’époque qui ne dénoncent que les plus dangereux d’entre eux. La violence psychologique à l’encontre des enfants le plus « faibles », victimes expiatoires de harcèlements, se produit également dans la cour, le plus souvent dans des phénomènes d’exclusion de groupes, de mise à l’écart, de dénigrements et de culpabilisation des victimes dont on trouve également la trace dans les manuels scolaires.
Tout cela existe encore aujourd’hui, y compris dés la maternelle, et constitue selon certains analystes, un élément permanent de la construction individuelle et collective de l’enfant. Pour autant, l’institution de l’éducation nationale cible désormais la lutte contre ces phénomènes, centrés dans un premier temps sur la cour de récréation puis élargis aux réseaux sociaux, comme un objectif majeur de l’école, mais hors de la classe.
C’est donc toute une histoire des mentalités que raconte la cour de récréation ? Par exemple, la construction à partir des années 1950 de grands groupes scolaires primaires aux cours panoptiques, avec terrains de foot, buts et panneaux, « renvoyant à la périphérie » toute autre activité, montre bien qu’on ne concevait pas l’espace en termes d’égalité entre les filles et les garçons !
La cour de récréation urbaine, issue de l’exode rural, a perdu son milieu naturel et son environnement qualitatif pour se concentrer, particulièrement à partir des années 1950, dans un milieu urbain dense, minéral, atteint d’une urgence à bâtir selon les plans et méthodes imposées par le ministère de l’éducation nationale, des bâtiments vite construits industriellement, insécures, passoires thermiques, dotés de cours de récréation panoptiques : celles-ci sont désormais occupées en bonne partie par des équipements et des traçages de terrains bitumés « sportifs » (foot, athlétisme, basket…) dont le développement des pratiques a été imposé par des réformes des programmes scolaires.
La question de la mixité et des rapports filles-garçons tout au long de l’histoire de la cour de récréation est sans doute le thème le plus significatif des enjeux éducatifs, sociaux, politiques et donc sociétaux, qui se jouent dans la cour de récréation : « érigée en symbole », la cour est dotée de règles, de modes opératoires, de caractéristiques matérielles, spécifiques dont la genèse relève de l’obligation pour les communes de construire une école pour assurer le droit à la scolarisation primaire des filles.
L’école primaire, fût-elle républicaine, a développé une conception de « l’égalité dans la différence » qui sépare les salles de classe, les programmes, les conditions d’encadrement, mais peut-être surtout les cours de récréation et les jeux, des garçons et des filles.
Dans les années 1960, la mixité a levé la barrière physique entre la cour des filles et celle des garçons, sans modifier leurs jeux, avec un nouveau traçage, des équipements et un partage de l’espace récréatif « bitumé » qui donnent la priorité aux activités « sportives » de groupe (foot, basket, course…), principalement pratiquées par les garçons, au détriment des activités plus calmes (marelle, cerceau, corde à sauter, élastique…) sans confrontation, principalement pratiquées par les filles. La mise en valeur de ce « stéréotype des genres » au sein de la cour de récréation est développée dans certaines communes dans les années 2010 : elles dénoncent cette discrimination au nom de critères sexués, légués de génération en génération, qui amène les enfants à se séparer « naturellement » dans leurs activités récréatives. Des projets d’aménagements nouveaux de cours d’écoles intègrent cette notion de lutte contre les stéréotypes de genres, au motif qu’ils entretiennent l’inégalité entre les femmes et les hommes.
On a aussi fait disparaitre les arbres, et « oublié » de penser les cours en tant qu’espaces verts. Aujourd’hui cette question est cruciale : cours bitumées, manque de points d’eau… la récente canicule remet tout l’espace scolaire, y compris la cour de récréation, au centre des débats. Où en est-on aujourd’hui ?
Le lancement du « verdissement des cours de récréation urbaines », ne relève pas d’une demande éducative des enseignants, ni des parents : initialement, c’est un moyen pour les plus grandes villes de multiplier (à coût maitrisé) leur surface d’espaces verts dans le cadre des « plans climats » dès 2018, afin de lutter contre le réchauffement climatique.
La canicule de 2003, de loin la plus meurtrière, n’a donné lieu à aucune réaction de l’éducation nationale dans toutes ses composantes, car elle a été centrée entièrement sur une période de vacances scolaires. Désormais, en particulier en 2025-2026, ce phénomène largement médiatisé, déborde sur la fin de l’année scolaire et (dans certaines régions) au début de la suivante.
Si le verdissement des cours de récréations est largement présent dans les programmes des élections municipales de 2026, il reste la partie visible de l’iceberg des effets prévisibles, et désormais admise du réchauffement climatique sur l’habitat (particulièrement des logements collectifs hlm), sur le patrimoine public, ainsi que sur la végétation et l’approvisionnement en eau.
Un second ouvrage, suite de cette première publication, devrait voir bientôt le jour : quels en seront les objectifs ?
Le second tome débute avec l’arrivée de l’épisode du Covid19, et ses enjeux de santé publique, des événements climatiques dont nous venons de parler, de l’accroissement de la segmentation et de la violence sociale (et de l’échec scolaire), des évolutions technologiques mal maitrisées, d’un éclatement de la cellule familiale et de la baisse de la natalité, le tout dans un contexte économique et de conflits internationaux complexes.
Les incantations à agir, « vite et pas cher », (les conseilleurs n’étant pas les payeurs), se multiplient de toute part en direction des communes confrontées à des budgets publics ultra tendus et à un Etat largement surendetté.
Tous ces phénomènes, cumulés au retour de pratiques pédagogiques comme « la classe dehors », laissent des traces spécifiques dans les cours de récréation qu’il convient aujourd’hui d’identifier, de décrire et de comprendre.
Ces mêmes phénomènes produiront des effets dont certains sont déjà très prévisibles, pour les 25 années à venir ; d’autres sont réduits, pour le moment, à des hypothèses qui devraient sous-tendre les programmes politiques nationaux à venir et, pourquoi pas enfin une vraie décentralisation éducative ?
Propos recueillis par Claire Berest
