Plan de classe ou placement libre ? Une simple étiquette avec un prénom sur une table suffit à ouvrir un vrai débat professionnel. Faut-il organiser, anticiper et stabiliser la classe, ou laisser davantage de choix aux élèves et réguler en situation ? Derrière la place d’une chaise se jouent l’autonomie des élèves, la gestion du groupe, mais aussi la charge de travail des enseignants. Deux professeures des écoles confrontent leurs pratiques dans cette controverse professionnelle menée par le chercheur Frédéric Grimaud.
Claire et Nadia sont toutes les deux professeures des écoles en CE2. Claire privilégie les places attitrées pour installer des routines, anticiper les difficultés et garder la maîtrise du groupe. Nadia préfère laisser les élèves choisir, quitte à réguler ensuite, pour favoriser leur autonomie et alléger le travail d’organisation. Lors d’un entretien croisé, Nadia découvre sur une vidéo tournée dans la classe de Claire que chaque table porte une petite étiquette avec le prénom d’un élève. Elle s’étonne et interpelle sa collègue.
Nadia : Ah oui, toi carrément tu mets les prénoms sur les tables ? Ils ont chacun leur place attitrée ?
Claire : Ah oui, complètement ! Et je sais pour quoi ! Là tu vois les petites étiquettes, je les ai faites dès la rentrée. Comme ça chacun sait où il va. Ils rentrent, ils posent leurs affaires et terminé. Je ne veux pas commencer ma journée avec vingt-cinq élèves qui se demandent où ils vont s’asseoir.
Nadia : Ben moi c’est drôle, c’est tout l’inverse, je ne veux plus décider où ils s’assoient. Avant je faisais comme toi, je préparais un plan de classe et tout. Mais j’en avais marre. Parce que ton plan, franchement, tu passes ton temps à le refaire.
Claire : Je ne vais pas te dire le contraire (rires). Tu mets Enzo avec Ilyas, ça parle. Tu déplaces Léo à côté de Sarah, finalement Sarah ne travaille plus. Tu mets Enzo tout seul, il se retourne… C’est vrai que c’est sans fin.
Nadia : Ben voilà, alors maintenant je leur dis : « vous vous installez où vous voulez ». Et franchement, je trouve ça beaucoup plus intéressant. Parce que déjà, ça me fait un truc en moins à gérer.
Claire : Oui mais attends… Ils se mettent avec les copains ?
Nadia : Évidemment.
Claire : Justement, moi je ne peux pas. Si je laisse les miens choisir, j’ai les quatre mêmes qui se mettent au fond ensemble et je peux fermer boutique !
Nadia : Je comprends, mais j’ai pas dit qu’il n’y avait pas de règles hein. Ils choisissent, mais moi je peux dire non. Si je vois que ça ne marche pas, je sépare quand même. Mais je ne pars pas du principe que c’est moi qui dois tout organiser avant même qu’il se passe quelque chose.
Claire : Oui, mais moi c’est justement ça que j’aime bien, que ce soit organisé avant. Quand ils rentrent le matin, j’ai déjà suffisamment de choses à surveiller. Il y en a un qui me donne un mot, l’autre qui a oublié son cahier, un parent qui veut me parler au portail, tu connais hein. Alors si en plus j’entends : « Maîtresse, il a pris ma place ! », « Moi je voulais être avec Inès ! »… Non merci !
Nadia : Mais justement, chez moi il n’y a pas de « il a pris ma place », puisqu’il n’y a pas de place.
Claire : Oui, enfin il y a quand même une chaise ! Si deux veulent la même…
Nadia : Premier arrivé, premier assis !
Claire : Ah ouais, ça je le sens pas.
Nadia : Mais non, ça se passe très bien. Et tu sais quoi ? Au bout d’un moment, ils bougent beaucoup moins qu’on ne l’imagine. Il y en a qui ont leurs habitudes, bien sûr, c’est la très grande majorité en vrai. Mais certains changent parfois. Et moi ça m’intéresse de voir ça.
Claire : De voir quoi ?
Nadia : Qui s’installe avec qui, qui cherche toujours à être devant, qui se met systématiquement près de moi, qui va au fond, qui choisit une table isolée, surtout quand il y a une évaluation. Ça te donne des informations sur eux tu sais.
Claire : Ah oui, mais moi je ne peux pas observer tout ça le matin, je suis déjà à fond. Moi, ce que je cherche, c’est exactement l’inverse hein, que leur installation ne me demande aucune attention. Ils voient leur prénom, ils s’assoient. C’est automatique.
Nadia : Voilà, en fait c’est ça notre différence, toi tu veux rendre le truc automatique.
Claire : Et pourquoi pas, y a des moments où on a besoin de routines. Tout ne peut pas être une occasion de faire des choix Nadia, sinon tu t’épuises.
Nadia : Mais eux aussi peuvent apprendre à gérer ces choix-là.
Claire : Oui oui bon j’entends dans la théorie. Mais j’ai des doutes que ça marche et après c’est qui qui récupère le problème ? Quand deux gamins discutent pendant toute la séance de maths, c’est toi qui dois intervenir quinze fois non ?
Nadia : Mais toi ton plan de classe, il garantit qu’ils ne parlent pas ?
Claire : Non, évidemment.
Nadia : Ben voilà !
Claire : Attends, il ne garantit rien, mais il m’aide. Par exemple, Yanis, je sais que si je le mets au fond, je le perds par exemple et Lyna, elle voit mal, donc elle est devant aussi. Et si y’en a dont je sais qu’ils ont besoin que je passe souvent à côté d’eux je les mets pas loin. Et puis comme tout le monde, j’ai des élèves qui ne peuvent vraiment pas être ensemble. Ça, je le sais donc pourquoi je ferais semblant de ne pas le savoir ?
Nadia : Mais chez moi aussi, il y a des contraintes. Si un enfant voit mal, évidemment qu’il ne va pas s’installer tout au fond. Ce n’est pas « faites absolument ce que vous voulez », c’est plutôt du style « choisissez votre place tant que ça permet de travailler ».
Claire : Oui mais cette phrase-là, « tant que ça permet de travailler », elle veut dire que tu dois vérifier en permanence si leur choix fonctionne.
Nadia : Oui.
Claire : Ben moi c’est justement ce travail-là que je ne veux pas avoir à faire toute la journée. C’est tout.
Nadia : Moui d’accord, je comprends. Mais moi je le vois autrement. Je me dis que de toute façon je surveille déjà comment ils travaillent donc ça ne me rajoute pas grand-chose.
Claire : Moi si. Parce qu’un plan de classe, c’est aussi un outil pour moi. Quand je prépare quelque chose, je sais où sont mes élèves. Si je veux distribuer les cahiers, ils sont toujours au même endroit, si je fais des groupes, je sais qui je dois déplacer. Même pour les prénoms au début de l’année, franchement, c’est pratique.
Nadia : Ah oui, au mois de septembre, je te l’accorde …
Claire : Ben oui quand même, avec vingt-huit prénoms, moi les trois premiers jours je suis contente d’avoir les étiquettes hein ! Tu regardes discrètement la table et hop : « Alors Colin, tu en es où ? »
Nadia : Alors que tu n’as aucune idée de comment il s’appelle…
Claire : Exactement ! Il croit que je suis extraordinaire, lol !
Nadia : Bon ça, c’est de la triche professionnelle (rires).
Claire : Bon mais sérieusement tu vois, la place fixe, ça stabilise la classe quand même. Quand on revient de récréation ou du sport ou quoi, ils ne se demandent pas où aller, il n’y a pas de négociation. Parce que moi, les négociations permanentes, ça me fatigue.
Nadia : Oui, je sais moi aussi hein, mais en vrai j’ai eu l’effet inverse avec les places fixes. J’avais l’impression de passer mon temps à être responsable de leurs relations, tu vois genre « Pourquoi tu m’as mise à côté de lui ? », « Maîtresse, elle m’embête », « Je veux changer de place ». Et si c’est moi qui décide alors le problème devient le mien.
Claire : Je vois oui …
Nadia : Et maintenant je l’ai presque plus. Quand un élève me dit : « Il m’énerve », je lui réponds : « Ben change de place. »
Claire : C’est pas mal, ça…
Nadia : Voilà, ça change complètement la discussion. Ce n’est plus à moi de résoudre tous leurs petits conflits de voisinage. Ils peuvent agir. Si tu as choisi de t’asseoir à côté de ton meilleur copain et qu’au bout de vingt minutes il te déconcentre, tu peux te dire « mauvaise idée » et aller ailleurs.
Claire : Mais ils se lèvent comme ça pendant la séance ?
Nadia : Pas n’importe quand. Mais entre deux activités, oui. Ou ils me demandent. Et parfois même je leur dis : « Là, tu vois bien que ça ne marche pas, qu’est-ce que tu peux faire ? »
Claire : Ah non, mais moi ça me stresserait de voir les élèves changer de table… J’aurais l’impression que ma classe bouge tout le temps.
Nadia : Justement j’aime bien qu’elle bouge un peu…
Claire : Moi pas du tout ! Mais vraiment hein … Moi quand j’entre dans ma classe et que chacun est à sa place, avec ses affaires, ça me donne l’impression que je peux commencer. C’est bête, hein, mais j’ai besoin de ça.
Nadia : Non c’est pas bête…
Claire : Et puis je sais tout de suite s’il manque quelqu’un. Je regarde la table vide. Je n’ai même pas besoin de compter.
Nadia : Ah oui, ça par contre, moi parfois je cherche hein … et si je dis « Attendez, qui est absent aujourd’hui ? », eux me répondent tous en même temps…
Claire : Tu vois ! Et pour distribuer les affaires aussi. Les responsables prennent les cahiers et ils savent exactement où les poser. Avec ton système, ils font comment ?
Nadia : Ils les donnent.
Claire : Donc ils circulent.
Nadia : Oui.
Claire : Oh là là je ne sais pas comment tu fais … moi je ne veux pas vingt-huit élèves qui circulent hein.
Nadia : Mais tu vois, ça aussi, je crois que c’est une différence. La circulation moi ça ne me gêne pas du tout. Je préfère qu’un enfant se lève trente secondes pour aller chercher quelque chose plutôt qu’il reste assis à m’appeler : « Maîtresse ! Maîtresse ! »
Claire : Ah non mais moi aussi ils se lèvent. Je ne suis pas militaire, mais j’essaye quand même d’éviter les déplacements inutiles.
Nadia : Sauf que « inutile », ça dépend pour qui. Pour toi, changer de place, c’est du bruit et du mouvement. Pour moi, ça peut être une manière pour l’élève de régler lui-même un problème.
Claire : Oui, c’est vrai. Mais j’ai aussi des élèves qui ne savent pas faire ça. Tu leur donnes la possibilité de choisir, ils vont systématiquement faire le choix qui les empêche de travailler.
Nadia : Oui. J’en ai aussi. Et rien ne m’empêche de reprendre la main. J’ai un élève cette année, pendant trois semaines je lui ai imposé une place. Je lui ai dit : « Pour l’instant, tu n’arrives pas à choisir un endroit où tu peux travailler, donc c’est moi qui choisis. On réessayera plus tard. »
Claire : C’est un mini-plan de classe !
Nadia : Si tu veux, mais je n’impose tien. Et puis pourquoi empêcher les vingt-sept autres de choisir parce qu’un élève n’y arrive pas ?
Claire : Parce que moi je ne vois pas forcément ça comme une punition de ne pas choisir sa place.
Nadia : Je n’ai pas dit que c’était une punition.
Claire : Un peu quand même, puisque chez toi le fait de choisir devient quelque chose qu’on peut perdre.
Nadia : Mouais…
Claire : Et puis il y a autre chose, c’est qu’avec le plan de classe, tu peux provoquer des rencontres. J’ai des enfants qui ne se mettraient jamais ensemble spontanément. Jamais. Les filles d’un côté, les garçons de l’autre déjà et les copains ensemble… Si je les laisse choisir, certains ne vont jamais parler à la moitié de la classe.
Nadia : Oui, ça c’est vrai.
Claire : Alors que quand je change les places, je me dis : tiens, eux deux, ça pourrait être intéressant. Et parfois ça marche super bien. J’ai déjà découvert des binômes auxquels je n’aurais jamais pensé.
Nadia : Ouais mais c’est un peu un autre sujet je trouve. On peut faire des groupes imposés pour travailler sans décider que l’enfant doit être assis à côté de la même personne six heures par jour.
Claire : Ok oui …
Nadia : Bon alors là, du coup, pour revenir à la vidéo, toi tu passes ton dimanche soir à déplacer des petits rectangles avec des prénoms sur ton ordinateur ?
Claire : Non, je ne passe pas mon dimanche soir …
Nadia : Combien de temps ? …
Claire : Bon… parfois une demi-heure de temps en temps, entre chaque période, ça va quoi.
Nadia : Mais pour décider où vont s’asseoir des enfants qui pourraient décider eux-mêmes !
Claire : Dit comme ça…
Nadia : C’est ça qui m’a fait arrêter. Je me suis vue un soir avec mon plan de classe : « Lui pas avec elle, elle pas derrière lui, lui devant, elle près de la fenêtre… » Et je me suis dit : mais pourquoi je fais ça ? Je suis en train d’essayer de résoudre sur une feuille tous les problèmes qui pourraient arriver demain.
Claire : Mais c’est notre boulot aussi d’anticiper les choses. Après j’ai une question aussi …
Nadia : Oui…
Claire : Tes élèves ils déménagent leurs casiers quand ils changent de place ?
Nadia : Houla ça c’est aussi un truc à discuter. Je crois qu’on ne gère pas pareil le matériel scolaire
Claire : C’est sûr … (rires)
Le mot du chercheur
Une simple étiquette portant un prénom peut ainsi révéler deux manières différentes de concevoir la manière d’organiser le travail enseignant. Si pour Claire, la place fixe constitue un instrument de maîtrise du milieu de travail, réduisant les déplacements, prévenant certains conflits, facilitant la distribution du matériel… pour Nadia, cette organisation préalable représente un travail supplémentaire qui lui ferait endosser la responsabilité de problèmes que les élèves peuvent en partie apprendre à régler eux-mêmes. Ce ne sont que de petites différences entre la manière de faire de l’une et de l’autre, mais qui peuvent cacher de véritables dilemmes professionnels, entre anticipation et régulation en situation. L’efficacité de telle ou telle manière de faire ne peut alors pas être séparée de son coût. L’une prend du temps hors de la classe et l’autre prend l’énergie pour réguler pendant la classe. Aucune des deux techniques n’est intrinsèquement plus « efficace » que l’autre, gageons plutôt que chacune répond à des préoccupations différentes et déplace le coût du travail. La controverse rappelle enfin que l’organisation que l’on dit « matérielle » d’une classe ne concerne pas seulement l’équipement. Derrière la place d’une chaise se jouent simultanément des questions d’autonomie des élèves, de contrôle du groupe, de disponibilité attentionnelle de l’enseignante et, finalement, de conception du travail bien fait.
Frédéric Grimaud
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