Une terre, deux communautés, conflit en germe
Comment se met en place l’engrenage fatal de l’accaparement lorsqu’on convoite un lopin de terre, une région, un territoire de voisins un temps éloignés de leur possession ?
Dans une région rurale et isolée d’Anatolie, deux villagess turcs coexistent, l’un sur les hauteurs de la montagne, l’autre en bas dans la plaine. Lorsque la communauté des Bezari, propriétaires de la terre cultivable du bas reviennent d’exil et réclament ce qui est supposé lui appartenir, la communauté d’en haut, les Hazeran, ne l’entend pas de cette oreille. Des conflits anciens remontent à la surface, croyances ancestrales et supestitions religieuses imprègnent les rapports humains dans un petit espace géographique fermé sur lui-même.
Les tensions entre les deux communautés s’amplifient, attisées peu à peu par l’émergence de pulsions néfastes et d’un fanatique doublé d’un manipulateur, assoiffé de pouvoir.
Combinaison de rumeurs, de peurs, de violences, enchaînement criminel
Lorsque les autres, ceux d’en bas, si loin, si proches, sont susceptibles de sortir de la loi pour obtenir leur dû, ils sont en passe de devenir des ennemis. Les palabres en haut se multiplient, on ne sait si ce qui est rapporté tient du constat ou de l’hypothèse la plus irrationnelle. Les hommes se réunissent et parlent fort, les femmes à peine visibles à l’extérieur chuchotent et échangent des confidences inquiétantes. Les prières et les rassemblements au fond d’une cavité mal éclairée autour du cheik Feirit ne rassurent guère les villageois effrayés d’autant que celui-là prêche l’entente et la coopération avec les ‘méchants’ d’en bas. Une proposition de collaboration que son frère Mesut récuse à voix haute et forte en se mettant debout au milieu des fidèles et en contestant ouvertement l’autorité de ce guide qu’il juge faible et lâche.
Une remise en cause d’abord condamnée et finalement qui emporte l’adhésion de presque tous ; des enfants silencieux et fuyants et sa femme Gülsüm enceinte et terrifiée par un soupçon injustifiée d’adultère imaginaire…marquent en vain leurs distances.
Inexorablement, conforté dans sa paranoïa et son ivresse de la toute puissance par des rêves et des cauchemars (appels de son père disparu, messages divins, menaces de monstres maléfiques…), le cheik Metsut n’a de cesse d’inciter à la confrontation violente, aux attaques armées sporadiques, au déclenchement d’incendies. Les feux s’allument et les esprits déboussolés s’enflamment sans retour possible à la raison. Jusqu’au plan d’un crime collectif… Il sera toujours temps alors d’accuser, auprès des gardes appelés en renfort après coup, les ennemis abattus d’être des terroristes.
Western contemporain, fable universelle
Dénonciation sévère, engagement radical. On peut reprocher sans doute à Emin Alper son manque de nuances et sa volonté démonstrative. Il parvient cependant à déployer une mise en scène inventive et poétique qui ne manque pas de panache.
Il reprend la tradition du western la plus conventionnelle (montagne aride, espace balayé par le vent, domination masculine, loi imposée par la force, la violence et les armes) et il en tire d’autres ressorts tragiques. L’étroitesse du village de pierres et des habitants d’en haut, les couleurs des habitacles et des ruelles escarpées (ocre, marron…), la terre poussiéreuse, le peu d’éclairages à l’intérieur produisent un effet d’étouffement propre à figurer l’isolement physique et psychique des habitants. Une ambiance proche des ténèbres en correspondance avec la noirceur envahissant leurs esprits.
La confusion dans la perception du paysage à l’extérieur souvent cadré de nuit en plan large ajoute à la confusion mentale. Des lueurs au loin dans la plaine peuvent être regardées comme les feux de foyers, des lampions éclairants ou des incendies allumés de façon volontaire. La musique impressionnante prend progressivement le pas sur la parole et le silence lorsque la tension monte crescendo et que l’échange des uns avec les autres n’est plus possible.
En mettant ainsi en scène une communauté obsédée par sa propre survie, son propre salut («Salvation ») au point d’en exclure l’Autre, jusqu’à dévorer ses propres enfants, Emin Alper fait-il œuvre utile ? A vous de voir.
Samra Bonvoisin
« Salvation », film d’Emin Alper-en salle le 2 septembre 2026-09-02 Grand Prix-Ours d’Argent, festival de Berlin 2026
