Procédure bâillon, intimidation ? À la veille de la rentrée, deux professeures du lycée Maurice-Utrillo de Stains ont reçu un courrier du rectorat de Créteil les informant qu’une mutation « dans l’intérêt du service » était envisagée à leur encontre. Elles avaient signalé depuis plusieurs années des faits de violences sexistes et sexuelles visant des élèves. Près de 70 personnels se sont mis en grève jeudi 3 septembre pour les soutenir.
Procédure bâillon et répression syndicale
« Je vous informe que, dans l’intérêt du service, j’envisage de procéder à un changement de votre affectation au sein de l’académie de Créteil. » C’est par ces mots que deux professeures du lycée Maurice-Utrillo de Stains ont appris, le 28 août, à la veille de la rentrée, que le rectorat envisageait leur mutation. Reçus en recommandé, les deux courriers, sensiblement identiques, convoquent les enseignantes afin qu’elles puissent consulter leur dossier. Ils font suite à une enquête administrative menée en avril 2026 au sein de l’établissement.
Pour les organisations syndicales de Seine-Saint Denis, cette mesure relève d’une procédure bâillon et de répression syndicale envers des professeures syndicalistes de la CGT Educ’action 93, engagées depuis de nombreuses années dans l’établissement. Ce jeudi, près de 70 personnels ont fait grève pour leur apporter leur soutien à leurs collègues et un rassemblement s’est tenu dans la matinée, réunissant près de 200 personnes. La grève est reconduite dans le lycée.
« On est déstabilisées, et on déstabilise nos élèves aussi »
« C’est dur », confient au Café pédagogique les deux enseignantes qui effectuent respectivement leur 26e et 22e rentrée au lycée Utrillo de Stains (93). La situation les inquiète aussi pour ses conséquences sur les élèves. « Des élèves victimes pourraient ne plus parler, par peur de nous mettre en difficulté », redoutent-elles. « C’est déjà difficile de suivre une année normale au lycée Utrillo » glissent-elles. Le lycée a en effet traversé une année éprouvante : en sus de l’enquête administrative, il a perdu deux élèves de mort violente et accompagné les élèves dans ces événements : « On est déstabilisées, et on déstabilise nos élèves aussi » regrettent les enseignantes.
Elles alertent, depuis une dizaine d’années sur des faits de violences « à caractère sexiste, raciste et sexuel » commis par un personnel toujours en exercice dans l’établissement. En novembre 2025, elles ont procédé à des signalements au procureur de la République, une enquête pénale a été ouverte. En avril 2026, le rectorat a diligenté une enquête administrative au lycée. Son motif les a particulièrement étonnées « [l’e quete] nous ciblant nous, lanceur.euse.s d’alerte » : « Suite à tensions interpersonnelles, voire judiciarisation des tensions au sein des équipes. »
Elles expliquent avoir suivi les procédures de signalement prévues par l’Éducation nationale, sans chercher à judiciariser le conflit : « On a suivi le protocole de signalement de VSS en cours, de l’Éducation nationale. On a fait notre travail de fonctionnaire. » « On a suivi les directives. » répètent-elles, « On est allées voir la justice parce que la hiérarchie nous l’a demandé », pour faire un signalement article 40 du Code de procédure pénale. Une plainte pour harcèlement avait par ailleurs été déposée en décembre contre les deux enseignantes par celui qu’elles présentent comme le potentiel agresseur. Elles ont déposé à leur tour une plainte pour diffamation.
« À chaque fois, appel à la justice car conseil ou réaction, mais ce n’est pas de notre fait d’aller à la justice. »
« On s’en prend à celles qui ont le courage d’alerter »
A la rentrée, la grève a été votée dans le lycée « à l’unanimité », c’est une « démonstration de force » et une « mobilisation réussie » pour Louise Paternoster, co-secrétaire de la GCT Educ’action 93, « Quand on n’entend pas les élèves et leurs familles, quand on ne les protège pas, on les expose aux dangers, on les enferme dans le silence, la peur et la souffrance » s’alarme-t-elle. « Quand on s’en prend à des lanceuses d’alerte qui signalent des VSS contre des élèves, alors on s’en prend à toutes les femmes et les filles qui n’ont pas été protégées » déclare-t-elle.
Comme l’ensemble des organisations syndicales, elle pointe le paradoxe avec les annonces du ministère sur la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans les établissements : « Il y a une communication en grande pompe du ministre sur le questionnaire VSS. Il faut voir comment ça se règle concrètement dans les établissements quand c’est fait », dénonce la syndicaliste, poursuivant « et aujourd’hui, on s’en prend à celles qui ont le courage d’alerter et de signaler. » L’intersyndicale demande l’annulation des sanctions contre les lanceuses d’alerte au nom de la protection des enfants.
Les deux enseignantes ne s’attendaient pas à être elles-mêmes menacées de mutation, même si elles savaient que des enquêtes administratives pouvaient conduire à des mutations « dans l’intérêt du service » : « On pensait que le rectorat avait entendu la parole des élèves. »
Après plus de vingt ans passés au lycée, les deux professeures résument leur demande en quelques mots : « On veut juste que nos cours se passent bien. »
Djéhanne Gani
(*contacté le recorat n’a pas réagi au moment de la publication de cet article)
Dans Le Café pédagogique
