Des alertes répétées depuis plus de dix ans
À Stains, en Seine-Saint-Denis, la situation du lycée Maurice Utrillo suscite une vive inquiétude parmi les personnels éducatifs. Un communiqué intersyndical (CGT Educ’action, CNR, Snes-FSU, Sud 93) dénonce une réponse tardive de l’institution face à des signalements de violences sexistes, sexuelles et racistes au sein de l’établissement. Selon eux, les alertes remontent à 2014. Depuis plus de dix ans, des enseignant.es affirment avoir multiplié les démarches pour alerter leur hiérarchie : courriers, témoignages, demandes d’audience ou signalements via les registres de santé et sécurité au travail (RSST). « Ils et elles n’ont cessé d’alerter la hiérarchie par tous les canaux adaptés », précisent les organisations syndicales.
Pourtant, selon plusieurs témoignages recueillis, ces alertes seraient restées sans suite. « Un dossier constitué en 2014-2015 n’a jamais abouti. Nous n’avons eu aucun retour », rapportent Brigitte* et Paul*, professeur.es dans l’établissement. Les faits signalés concernent au fil des années, des comportements répétés jugés inappropriés d’un de leurs collègues : « propos racistes, grossophobes, homophobes — comme dire à un élève qu’un tee-shirt rose est une “couleur de pédé” —, propos sexistes, imitation d’accents », détaillent-ils.
Une « inversion de culpabilité » dénoncée
« Cette année encore, les faits ont été signalés à l’administration et à la justice, conformément à la loi », poursuivent les syndicats. Début avril, le rectorat a ouvert une enquête administrative. Un témoignage évoque « une enquête à côté », donnant le sentiment que les lanceuses et lanceurs d’alerte ne sont pas entendus et laissant de côté les faits dénoncés. Les syndicats dénoncent une « inversion des valeurs ». Ils craignent que l’enquête ne porte pas sur les violences signalées, mais sur de supposées « tensions dans l’équipe ». « Ce ne sont pas les violences qui en sont le sujet, mais les tensions entre collègues », regrettent-ils. Ils affirment qu’il ne s’agit pas d’un conflit interpersonnel, mais bien d’une mobilisation de lanceurs et lanceuses d’alerte face à des faits graves. Selon eux, ce sont désormais ces derniers qui se retrouvent visés par les investigations.
Des enseignants auditionnés confirment ce ressenti. « Les entretiens portaient davantage sur l’ambiance dans l’établissement que sur les faits eux-mêmes », explique l’un d’eux. « On nous interroge sur de supposées animosités, alors que notre établissement fonctionne bien et que les équipes travaillent ensemble. » « Les faits signalés sont objectifs. Ce n’est pas une question de désaccords entre collègues », insiste un professeur.
Les syndicats regrettent aussi que la journée d’auditions libres de l’enquête administrative initialement prévue ait été écourtée. « L’équipe rectorale a annoncé son départ à 13h30 », rapportent-ils. Plusieurs personnes — personnels et familles — venues témoigner n’auraient finalement pas été entendues, mais elles ont été invitées à envoyer leur témoignage. « Personne n’avait été informé que les auditions ne dureraient qu’une demi-journée. »
Des témoignages d’élèves difficiles à faire remonter
Les enseignants rappellent leur rôle : « Notre travail n’est pas d’enquêter, mais de protéger les élèves. Quand il y a un risque, on doit faire remonter les informations. » Ils évoquent des témoignages d’élèves faisant état d’intimidations. Les enseignants disent vouloir remonter des témoignages, mais ne pas avoir vocation à enquêter, démêler le vrai du faux.
« Il y a une pression liée au judiciaire », expliquent des enseignants, qui disent se sentir pris dans un étau entre leur obligation de signalement et le stress. Ils évoquent un climat de plus en plus pesant, « une chape de plomb », « un climat de suspicion », « une peur de venir travailler ». « Quand on parle, on s’expose », résume un enseignant. « On a peur des pressions, voire de menaces. » L’enseignant mis en cause aurait déposé plainte pour diffamation, harcèlement et menaces, visant certains collègues. Cette judiciarisation accentue les tensions.
Une mobilisation pour protéger les élèves
Claire Fortassin, co-secrétaire départementale du SNES-FSU, exprime son inquiétude face à cette affaire. La situation du lycée Utrillo est celle d’un « collègue problématique » signalé de longue date, sans que « rien ne se soit passé » : pour elle, cette inaction a mené à un « pourrissement de la situation » lié à l’absence de réactions comme de réponse de l’administration aux alertes. Elle pointe également une articulation difficile entre justice et administration : « Tant que la justice ne fait rien, l’administration ne fait rien. » La représentante syndicale établit également un parallèle avec une situation survenue l’année précédente dans un autre établissement, évoquant une gestion similaire de crise et la répression syndicale.
Dans un courrier adressé au rectorat en décembre, les syndicats évoquaient des faits « graves » : « insultes racistes, insultes sexistes, photographies des parties intimes des élèves, attouchements, intimidations à l’oral et par téléphone, chantage aux notes du baccalauréat ». En 2024, un recueil de 34 témoignages avait déjà été transmis au rectorat de Créteil. « Les faits sont connus de toustes : parents, élèves, personnels des établissements alentour, rectorat… mais rien n’est fait pour protéger les élèves », écrivaient les personnels. Aujourd’hui encore, ils affirment rester mobilisés. « Nous croyons fermement à notre mission de service public », concluent-ils, appelant l’institution à « prendre ses responsabilités » et à « briser le silence » autour des violences sexistes, sexuelles et racistes.
Djéhanne Gani
