A force d’entendre critiquer les écrans et leurs usages, il faut s’interroger pour comprendre ce sur quoi reposent réellement ces critiques et en particulier sur l’origine de ces objets techniques et leur usage. Trop souvent des adultes utilisent le mot écran comme un symbole de ce contre quoi il faut lutter. Et le plus souvent ils y associent des discours souvent peu fondés (mais parfois en disant qu’ils s’appuient sur la recherche sans aller plus loin), mais surtout en utilisant des enquêtes le plus souvent déclaratives associées à des observations cliniques dont on aimerait avoir les détails. Il ne suffit pas de tenir des propos agressifs et culpabilisants pour étayer ces propos, mais bien de s’appuyer sur une analyse approfondie du contexte actuel.
La crainte des écrans, pas vraiment nouveau
Rappelons ici l’histoire des écrans à commencer par la télévision (pour le cinéma, précurseur mais encore peu démocratisé à l’arrivée de la télévision). Les années 1960 -1980 sont la période qui voit naître la démocratisation de l’accès à l’audiovisuel au travers du « petit écran ». Les critiques nombreuses et multiples sur les effets de la télévision sont relevées dans un ouvrage de référence Les nouveaux modes de comprendre, la génération de l’audiovisuel et de l’ordinateur (P. Babin, MF Kouloumdjian Le Centurion, 1983). Puissance de concentration en baisse, Etalement dans la superficialité, passivité accrue, perte de l’esprit critique et du raisonnement, sont les principaux griefs faits à cette nouvelle forme culturelle. Ce propos écrit en 1980 est donc basé sur un contexte bien différent de celui d’aujourd’hui, mais il faut reconnaître que l’on entend bien les mêmes discours dans les propos d’aujourd’hui (cf. les rapports sur les enfants et les écrans parus l’an dernier).
Il y a écran et écran
Un livre, une feuille de papier, un tableau, etc. sont bien des écrans tout comme peuvent l’être un smartphone ou une tablette. Tous ces écrans sont des « inter-médiaires », et désormais ont plusieurs formes qui parfois intègrent les précédentes (les liseuses électroniques par exemple). Ce qui est nouveau avec les technologies récentes, c’est que les écrans proposent d’autres formes d’usage que la seule lecture, la seule observation, la seule réception (visuelle, auditive). Les nouveaux écrans sont multimodaux et de plus deviennent interactifs. Avec le livre, je peux tourner les pages, avec le smartphone, je choisis ce que je veux consulter et je peux aussi « participer » à l’espace que je visite (réseaux sociaux et autres). Ce qui interroge le plus actuellement c’est la capacité des « contenus » proposés sur les écrans numériques à susciter l’intérêt, l’attention. La captologie nous montre que certaines propositions faites sur écran (scrolling vidéo par exemple) sont très attirantes, pouvant provoquer une forme de dépendance à défaut d’addiction.
Des adultes concernés…
L’évolution des pratiques des écrans numériques suppose que l’on soit équipé. Désormais généralisés, ces équipements sont coûteux : acquisition du matériel, accès aux ressources (abonnement Internet plus autres services éventuels). Les taux d’équipements en smartphone montrent, pour tous les âges, qu’un fort investissement financier est nécessaire. Qui sont celles et ceux qui peuvent y accéder ? Le Credoc avec l’ARCEP publie en 2025 le baromètre du numérique qui permet de mesurer et de comprendre les taux d’accès selon divers paramètres (âge, situation professionnelle, etc.) Il y a un constat essentiel à faire, ce sont bien des dépenses désormais ordinaires pour l’ensemble des citoyens. Au sein des familles, ce sont bien les parents qui payent pour les enfants. Pourquoi les parents acceptent-ils de dépenser de telles sommes pour l’équipement et l’usage de leurs enfants ? parce qu’ils sont eux-mêmes forts consommateurs de ces biens. A l’époque de l’arrivée de la télévision dans les foyers, ce sont bien les adultes du foyer qui font l’investissement. Reste alors la régulation des usages.
Des adultes qui sont devenus dépendants ?
Regarder autour de soi la manière dont des adultes utilisent leur smartphone, leur tablette, leur ordinateur, c’est l’univers que les enfants, les jeunes ont sous les yeux. L’arrivée du smartphone a marqué une intégration poussée de multiples fonctions qui auparavant étaient séparées : téléphoner, échanger par écrit, faire des achats, payer, etc. L’adoption très rapide de ces types d’appareils par les adultes a mis en évidence leur fascination continue pour l’audiovisuel et l’interaction. En amont, les concepteurs de ces produits (rappelons ici la manière dont a été créé Facebook) ont développé des stratégies qui touchent aussi bien les adultes que les jeunes. Comme ce sont les adultes qui disposent des moyens matériels d’accéder à ces outils, ils les ont multipliés au sein même du foyer. Qui a donc mis des téléviseurs, des ordinateurs, des smartphones dans la chambre des enfants ? Qui demande à ces appareils de les relayer, de les remplacer quand les adultes ne sont pas disponibles ? L’action solitaire est promue par ces machines individuelles. Les services qui y sont proposées renforcent cette solitude (cf. Paul Klotz, Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech, Fondation Jean Jaurès, 2026) et renforce donc la séparation des corps et donc la diminution des interactions humaines. Les enfants (enquête Elfe) ne demandent pas cette absence d’interactions, au contraire. Mais les adultes sont moins disponibles et leur proposent les machines comme substitut…
Reprenons la main !
Il est temps que nous, adultes, nous interrogions sur nos pratiques des écrans de toutes natures et de tous usages. Nous avons largement cédé à la « tentation » et l’imposons aux jeunes. Il suffit de mesurer l’écart des pratiques sociales sur quarante années pour se rendre compte des mutations qui se sont produites. Nous avons conçu ces machines, leur contenu et nous les avons imposés à nos enfants. Nous avons maintenant la tentation de leur en interdire les usages (avant 13 ans, avant 15 ans, à l’école, au lycée etc.) et pourtant nous ne faisons rien pour nous prémunir nous-même de nos comportements qui, selon le principe d’exemplarité, ont influencé ceux de nos enfants. Il est temps que chacun de nous repense ses manières de faire avant même d’être tenté d’interdire… ou même d’éduquer (savons-nous encore le faire ?)
A suivre et à débattre
Bruno Devauchelle
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