Le thème de géographie en première bac pro s’intitule « La recomposition du territoire urbain en France : métropolisation et périurbanisation ». Comment amener les élèves à appréhender la notion de périurbanisation de façon plus concrète, plus parlante et plus particulièrement à une échelle et sur un territoire qu’ils connaissent ? À partir d’une séquence basée sur l’observation, cet article met l’accent sur l’intérêt de faire de la géographie sur le terrain et de surcroît à vélo pour couvrir une surface plus importante. L’objectif est de comprendre plus facilement les phénomènes qui caractérisent une agglomération.
Afin de mettre en place cette séquence, j’ai fait le choix d’une classe dont l’effectif est faible car les contraintes sont nombreuses … J’ai réalisé ce travail avec une classe de première BMA ébénisterie. Dans cette classe de 15 élèves, seuls 5 suivent mon cours, les autres, déjà titulaires d’un bac, sont exemptés d’histoire-géographie-emc. Le nombre d’élèves a toute son importance pour les autorisations et les mobilisations de collègues accompagnateurs (cf texte de loi la circulaire de 2017 préconise 2 adultes dont l’enseignant jusqu’à 24 élèves et un adulte supplémentaire pour 6 élèves. Mais cela est nettement insuffisant dans le cas du cyclisme sur route. )
« faire du vélo, c’est prendre la géographie à bras le corps » Gilles Fumey
Pourquoi ai-je choisi ce format d’enseignement ? Les documents supports de nos cours sont souvent très éloignés de la réalité quotidienne de nos élèves, c’est pourquoi choisir un phénomène géographique dans leur proche environnement peut susciter leur intérêt. La géographie de proximité permet aussi de rompre avec la subjectivité de la perception. Ainsi, la géographie d’observation a cheminé progressivement. J’avais déjà fait avec mes élèves de la géographie prospective dans l’environnement proche du lycée, visité l’éco-quartier qui le jouxte. Et j’ai décidé de suivre ce qu’a évoqué Gilles Fumey, à savoir « faire du vélo, c’est prendre la géographie à bras le corps ».
Il s’agissait désormais de trouver des réponses à chacune des limites qui se présenteraient et des freins qui s’imposeraient. Quid des vélos, casques, autorisations, logistique, de la capacité des élèves à pédaler, de leurs éventuelles dispenses…Faire de la géographie en faisant du vélo, c’était au-delà de l’itinéraire, des observations en lien avec le cours, prévoir tous les aléas qui mis bout à bout pouvaient dissuader et faire en sorte que le projet balbutiant ne reste qu’un projet remisé dans un dossier papier au fond d’un tiroir.
Pour les démarches, il a fallu obtenir tout d’abord l’autorisation du chef d’établissement pour le projet, pour les déplacements de cours, puis informer les parents et avoir leurs autorisations. J’ai sollicité les collègues d’EPS pour obtenir un peu de matériel, et j’ai récupéré les indispensables (rustines, chambres à air, gilets jaunes…) et finalement, fait de bric et de broc, l’esquisse a pris forme.
Nos outils étaient les suivants : PC en classe et téléphone portable sur le terrain. Les sites ou applications utilisés sont Geoportail (cartes topographiques IGN 1950, 2019), le site de l’agglomération, Google Maps, une montre connectée.
En lancement de séance la consigne première était de « réaliser une carte mentale de l’agglomération », une représentation subjective de l’espace de l’agglomération. L’espace vécu par les élèves domine dans leur représentation et leur perception. L’échelle est erronée mais traduit l’espace de vie entre le domicile, le lycée, le centre-ville et le centre commercial voire les lieux de loisirs tels le cinéma ou le stade ou autre complexe sportif.
Afin de faciliter le travail, j’ai imprimé un plan de l’agglomération et préparé des fiches sur les différentes fonctions urbaines. J’ai également proposé une grille de lecture sur les différents espaces de l’urbain et du périurbain liés aux échanges, aux loisirs et au tourisme, au commerce, à l’industrie (et à ses mutations), sur les espaces agricoles, le mitage et la périurbanisation.
La première activité consiste à rompre avec l’espace perçu de l’agglomération et de la définir dans son entièreté et sa morphologie (centre ancien, extension, quartiers, toponymie (faubourg) et espace périurbain) avec également ses différentes fonctions (commerciales, industrielles, de services, administratives et politiques), de mesurer son rayonnement en fonction de sa situation, de ses équipements urbains, de sa zone de chalandise, son aire d’influence et de son rayonnement culturel.
Pour finir cette séance, j’ai proposé de repérer des points essentiels sur le plan qui représentaient chaque élément de la grille. Par exemple, les espaces liés aux échanges (autoroute, route nationale, voie ferrée et canal), les fonctions administratives et politiques (la sous-préfecture, la mairie, la poste, le tribunal….), l’habitat (ancien, collectif, lotissement, éco-quartier, future zones à urbaniser). À l’issue de ce travail, la tâche était de tracer l’itinéraire pour la sortie en vélo….L’outil Geoportail a permis de calculer le trajet avec précision… 33 kilomètres pour une sortie de 4 heures.
La durée de cette séance devait être de 1 h 30 ; finalement, il a fallu deux bonnes heures.
La géographie sur le terrain…
Journée arrêtée, cours déplacés, autorisations validées, vélos et équipements mobilisés, élèves motivés… La météo était idéale : pas de pluie, pas trop de soleil et beaucoup d’enthousiasme. Nous avons fait des pauses notamment pour prendre des photos des points relevés sur le plan. (Les élèves ont collé ces photos sur le plan agrandi au format A0 réalisé chez un imprimeur de l’Agglomération).
Nous avons réalisé environ 27 kilomètres en 4 heures. Je mesure la réussite de ce projet à la joie des élèves et la satisfaction d’avoir fait de la géographie « autrement ». Nous n’avons fait que 27 kilomètres sur les 33 escomptés faute de temps et, ne le cachons pas, faute d’énergie. Si bien que nous n’avons pas abordé les détails d’une plateforme logistique.
Nos imprévus ont fait partie de l’expérience : nous avons échangé avec un habitant de la couronne périurbaine et il nous a fait part de son témoignage sur ses mobilités pendulaires (déplacements Domicile-Travail, Domicile-Tiers lieu)…et nous avons dû réparer deux crevaisons….
J’ai également pu mesurer, en amont, les réactions des élèves à travers leur étonnement de faire de la géographie dehors et leur enthousiasme mais aussi en aval, à travers leur satisfaction, leur fatigue et leurs douleurs musculaires. Les collègues qui avaient cours avec les élèves l’après-midi m’ont fait part de l’état apathique dans lequel je les avais plongés… Pour les élèves, comme pour moi, c’était la fierté d’avoir réussi.
Si j’avais à réaliser des ajustements, je pense que je bloquerais une journée complète, solliciterais plusieurs collègues et ferais cette sortie géo avec plus d’élèves. La fiche de tâches pourrait être changée ou ciblée par groupe. Tout est perfectible. Je partage cette expérience que j’ai réalisée avec des élèves de l’agglomération montargoise dans le Loiret. Elle est transposable, adaptable à une agglomération dont la superficie permet sa réalisation et offrant la possibilité de le faire en vélo (Montargis dispose de quelques pistes cyclables et surtout d’un chemin de halage le long des canaux de Briare et d’Orléans)
Cette expérience peut nous donner envie de sortir pour faire de la géographie « hors les murs » comme de la géo-prospective de quartiers (smart-city), écoquartiers, repérer les îlots de chaleur, l’artificialisation des sols. Le champ des possibles est vaste pour une géographie de terrain.
Plusieurs questions peuvent se poser à l’instar de la faisabilité du projet avec des classes à effectifs importants. Lors de cette expérience, aucun élève n’était dispensé d’EPS et la pratique du vélo était maîtrisée de tous.
Des petits changements dans les habitudes bousculent parfois et motivent souvent. L’organisation de la classe « hors la classe » implique davantage les élèves dans la construction de leur savoir. Cette expérience est un grand succès, source de satisfaction partagée avec la classe dont j’ai la charge, maintenant les freins évoqués apportent des limites dont on ne peut nier l’existence.
Henri Pommier
