Quotidien d’engagement total, énergie d’une course de vitesse
Après quelques plans, mystérieux, fragmentaires et filmés à fleur de peau, du corps et du visage féminins, la fiction, très documentée, affiche son réalisme. Nous sommes dans une proximité extrême avec Gabrielle à l’orée d’une journée chargée. La caméra dans son sillage étroit capte son ton déterminé, son phrasé rapide, son pas vif. Portables à la main, elle emprunte un territoire familier, ascenseur et couloirs de l’hôpital où elle dirige le service de chirurgie faciale reconstructrice.
En chemin, elle répond à toutes les sollicitations inhérentes à ses importantes responsabilités. Aussi attentive aux patients qu’exigeante envers ses proches collaborateurs (en particulier Kamyar -Laurent Capelluto -, ami de longue date), voire intransigeante avec les jeunes internes.
Elle veut concilier ce temps incompressible avec l’amour pour son mari Henri (Charles Berling) et père de deux adolescents au sein d’une famille ‘recomposée’. Garder de la disponibilité et son affection pour une mère fantasque en perte d’autonomie et de repères temporels (Marie-Christine Barrault).
Un exercice constant d’équilibriste. Elle doit aussi veiller techniquement et psychologiquement au déménagement planifié et précipité (!) de son service dans de nouveaux locaux, tandis que les bruits des travaux en cours s’entendent jusque dans la salle d’opération.
Sans oublier les préparatifs d’un déplacement d’assistance volontaire dans un hôpital ukrainien en tant qu’experte de la chirurgie réparatrice des blessures de guerre.
Alors, un personnage féminin à qui ‘tout réussit’ et qui cocherait toutes les cases d’un programme d’indépendance couru d’avance ?
Abandon et maîtrise, séisme du désir, soif d’accomplissement
Ce serait sans compter avec l’arrivée de Frida (Mélanie Thierr), écrivaine en immersion dans le service à qui Gabrielle accorde l’accès et offre la possibilité de suivre son travail au quotidien jusqu’au bloc opératoire. La première accepte les conditions d’une enquête consentie sans ménagement. La seconde, dans un premier temps, ne prête guère attention à cette jeune femme visiblement pétrie d’admiration pour son sujet.
L’attirance mutuelle est captée (directeur de la photographie : Noé Bach) pas à pas par une caméra légère et empathique, dans le lent mélange des hasards et de la nécessité.
Face à Frida, affranchie de l’interdit et dénuée de toute attache, Gabrielle s’abandonne à plus libre qu’elle-même. Loin de son cadre habituel, en haute montagne, dans un refuge chez Erri De Luca, l’auteur italien dans son propre rôle, Gabrielle appréhende intuitivement des territoires inconnus, du rapport à l’écriture pratiquée par ses hôtes à la découverte d’une relation nouvelle à son propre corps, au corps de l’autre. La renaissance au plaisir et à la sensualité. Dans un temps de présent pur, débarrassé des contingences et de l’urgence, un temps filmé par une caméra sensible au toucher des peaux et au souffle des respirations.
Principe d’incertitude, souci de la complexité
Chapitré comme un roman, La Vie d’une femme procède cependant d’une chorégraphie des changements d’états traversés par Gabrielle, de son corps et de son visage captés par une mise en scène fluide et sensible. Jusqu’à brouiller les images successives que Gabrielle (et son interprète, l’actrice Léa Drucker) nous livre d’elle-même.
Vit-elle sous nos yeux une expérience amoureuse sans retour possible ? Qu’est-ce qui se joue intimement à travers cette rencontre inédite ? S’agit-il pour Gabrielle d’une remise en question de la vie qu’elle s’est construite ? Gardons-nous de trancher.
Le charme du film de Charline Bourgeois-Tacquet tient à son principe d’incertitude. Socialement situées dans un milieu aisé, et un contexte privilégié, la fiction et son héroïne, dans leur complexité, débordent du cadre et de la norme. Ainsi la cinéaste Charline Bourgeois-Tacquet nous confronte-t-elle aux multiples visages d’une femme accomplie, franchement combattante.
Une femme vulnérable, habitée par le souvenir entêtant de la concrétisation d’un amour au point de confier dans un souffle : « J’y pense tous les jours ».
Samra Bonvoisin
La Vie d’une femme, film de Charline Bourgeois-Tacquet – sortie le 9 septembre 2026 ; Sélection officielle, en Compétition, Festival de Cannes 2026.
