Connaissez-vous Pauline Roland ?
C’est au détour d’un projet de programme scolaire de 1849 et de quelques vers de Victor Hugo que je l’ai découverte. Ce qui n’était au départ pour moi qu’une curiosité historique est devenue une véritable rencontre. À l’heure où les futurs candidats à l’élection présidentielle commencent à sortir leurs fascicules sur l’école, il peut être bon de les lire à la lumière du bon sens et de l’ambition de cette femme, qui voyait dans l’éducation rien de moins que l’enjeu d’un projet d’avenir collectif.
La science contre le dogme : un contrat de vérité pour les enfants
Alors oui, il y a les vers des Châtiments, qui font d’elle une figure maternelle sacrée, une héroïne républicaine dévouée à son semblable, martyre du régime et de l’Église. Mais c’est encore sa plume à elle qui m’a le plus émue : ce qui m’a d’abord frappée chez Pauline, c’est sa considération pour les enfants, et pour eux, son ambition de vérité. En 1849, elle n’est pas seule, elle porte la voix de l’Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes. En leur nom, elle écrit qu’il ne faut jamais « mettre l’erreur à la place de la vérité ».
À l’époque, l’enjeu était plus crucial encore qu’aujourd’hui : transmettre de « véritables notions scientifiques » dès la crèche n’était pas un simple choix de programme, c’était un acte de rupture politique pour former des êtres « s’appartenant à soi-même ».
Pauline savait que transiger avec la vérité, c’est ébranler définitivement l’autorité morale de celui qui a pour mission de transmettre. Cette droiture résonne d’autant plus fort qu’elle traduit une exigence précoce, dès la naissance : transmettre du vrai, de la rigueur et de la justesse pour ne pas avoir à corriger par la suite.
Transmettre des savoirs scientifiques dès le plus jeune âge, c’est aussi un investissement au service du progrès technique, auquel elle croit en tant qu’instrument de libération de l’individu. Il n’y a pas si longtemps, je parlais des petits aménagements pédagogiques, des astuces et des recettes qui induisent en erreur nos élèves : le souci de vérité est un fil conducteur qui devrait tous nous guider en permanence et une règle d’or sans compromis possible dans le parcours éducatif des enfants.
L’héritage de Condorcet, et après ?
L’idéal d’une école obligatoire, laïque et gratuite n’est pas nouveau. Pauline s’inscrit dans la lignée de Condorcet, qui voulait déjà que la religion soit enseignée « dans les temples » et non à l’école. Mais elle va plus loin. Là où Condorcet attendait les six ans de l’enfant pour commencer l’instruction à l’école primaire, elle se préoccupe de la petite enfance dès la naissance pour construire un projet d’éducation global et modifier en profondeur la société.
Elle refuse de « spécialiser l’enfant » de manière précoce, de le « condamner à perpétuité », de cantonner les classes populaires au même invariable registre. L’ambition d’un ascenseur social ? Pas seulement : l’objectif est que chacun apporte, en fonction de ses qualités et de ses appétences, une contribution utile au bien commun, que chacun trouve sa place dans la collectivité. Son projet pédagogique ? Une éducation globale — manuelle, artistique et scientifique — pour que personne ne soit plus l’« appendice » d’un autre : ni le pauvre celui du riche, ni la femme celui de l’homme. Car Pauline a aussi des ambitions féministes :
« Presque tout doit être fait par l’élève »
Le principe reste d’une modernité étonnante : « presque tout doit être fait par l’élève ; le professeur l’aide, l’incite : voilà tout ». Elle refusait le simplisme des « leçons parfaites » et privilégiait le développement de la réflexion et la transmission du goût pour les apprentissages. Elle plaçait déjà l’élève au centre des préoccupations pédagogiques. Il aura fallu attendre des théories plus récentes pour marquer les esprits : celles de Freinet et Montessori, au début du vingtième siècle sont encore perçues comme « innovantes » et marginales aujourd’hui. Que dire d’un tel projet, en 1849, à la veille du Second Empire ? Évidemment, être visionnaire et novateur, ce n’est jamais très confortable, encore plus quand on est une femme, et Pauline l’a payé cher.
Un projet politique payé au prix fort
On parle d’une époque où défendre les principes de notre école était révolutionnaire, et une menace directe pour le Régime en place. Pauline Roland a payé cette ambition de sa vie. Déjà condamnée à six mois de prison en 1850 pour avoir été accusée de menacer le ministre Falloux, elle finit déportée en Algérie après le coup d’État de 1851. Elle meurt épuisée, habitée par la certitude tenace que notre devise, aujourd’hui inscrite au fronton de toutes les écoles, devait être au centre du catéchisme républicain. Elle écrit jusqu’au bout que « l’éducation seule sauvera et fondera la République ».
À l’heure où débutent, sur la pointe des pieds, les campagnes électorales pour l’élection présidentielle de 2027, où la mixité sociale est remise en question, où certains voudraient revenir à une pédagogie traditionnelle fantasmée, essentiellement verticale, à la limitation des pratiques dites trop « innovantes », son parcours nous pose une question essentielle : notre école peut-elle encore être le moteur d’une émancipation par le savoir, ou s’est-elle résignée à n’être qu’un outil de tri social ? Rêve-t-on toujours d’une société où chacun peut mettre ses talents au service de la communauté, où chacun puisse trouver sa place, à égal degré de respectabilité, qu’il soit pauvre ou riche, qu’il soit garçon ou fille ? Quel sens donne-t-on réellement à la précieuse devise que Pauline appelait à mettre au cœur de l’enseignement ?
Il serait peut-être temps de retrouver un peu de son courage et de cette foi en une école qui ne transige jamais, ni avec la vérité, ni avec l’idéal d’égalité et de fraternité que méritent nos enfants.
Sarah Leleu
Sources
Condorcet (1792) : Projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique. Texte intégral
Aux Instituteurs. L’Association des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes. Gallica.
Compte-rendu du procès de Pauline Roland. Gazette des Tribunaux, 15 novembre 1850.
Lettre de P. Roland à G. Lefrançais, 20 décembre 1851. Archives IISH 1002.
