Sanctionner davantage les copies pour relever le niveau des élèves ? Pour Yannick Trigance, le ministre Édouard Geffray fait fausse route. En imposant à partir de 2027 une pénalisation de l’expression écrite dans toutes les disciplines, l’Éducation nationale s’attaque selon lui aux conséquences plutôt qu’aux causes des difficultés scolaires. Inégalités précoces, classes chargées, formation des enseignants, moyens du premier degré : le conseiller régional PS d’Ile-de-France appelle à « prévenir l’échec » plutôt qu’à le sanctionner.
Brandir la menace plutôt que de s’attaquer aux causes
Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a trouvé sa recette miracle : pour sauver l’école française, il suffit de sanctionner. À partir de 2027, une mauvaise expression coûtera systématiquement deux points à un élève, quelle que soit la matière – y compris en mathématiques. Une copie truffée d’erreurs ne pourra plus obtenir la moyenne en français ou en histoire-géographie.
Voici donc la grande réforme : on va faire payer aux enfants les carences d’un système qui, depuis 2017, a délaissé la lutte contre les inégalités scolaires dès la maternelle.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Derrière le vocabulaire rassurant de « l’exigence » et du « retour au standard », se cache une fuite en avant : plutôt que de s’attaquer aux causes structurelles de l’échec scolaire – le manque de moyens en maternelle, la formation insuffisante des enseignants, les classes surchargées, l’abandon de l’éducation prioritaire … –, on préfère brandir la menace de la note en moins.
Comme si la peur du zéro était un levier pédagogique plus efficace que l’accompagnement, la remédiation ou, plus simplement, l’investissement dans l’enseignement primaire pour lequel nous dépensons 10 % de moins que dans les autres pays et dans le même temps 30 % de plus pour le lycée.
La fausse vertu de la sanction
Dans une récente interview au quotidien national Le Figaro, Édouard Geffray justifie sa mesure par un raisonnement implacable : « Une expression très mauvaise et un vocabulaire inadapté traduisent une pensée de fond atrophiée. » Sous-entendu : si un élève s’exprime mal, c’est qu’il pense mal. Et si on le pénalise, il fera l’effort de s’améliorer. Voilà une vision punitive et simpliste de la pédagogie, qui ignore superbement que la maîtrise de la langue est d’abord une question d’accès aux mots, à la culture, à un environnement stimulant – des conditions que l’école, sous-financée et sous-valorisée, peine à garantir pour tous.
Le ministre cite le classement Pisa pour justifier son urgence. La France y est 79e sur 82 en matière de climat scolaire, et les résultats en compréhension de l’écrit s’effritent. Mais au lieu de s’attaquer à la racine du problème – l’inégalité d’accès au langage dès la petite enfance –, il choisit la facilité : on va compter les « fautes ». Comme si le fait de soustraire des points allait, par magie, combler les lacunes accumulées depuis des années. Comme si les élèves de milieux défavorisés, qui arrivent déjà à l’école avec un vocabulaire deux fois moins riche que celui des enfants de cadres, allaient soudainement se mettre à aligner des phrases chirurgicales par peur du retrait de points.
L’hypocrisie du discours
Edourad Geffray se targue de « remettre de la bonne exigence ». Mais une exigence qui se résume à sanctionner sans accompagner est une exigence creuse. Une exigence qui oublie que :
– Les inégalités se creusent dès 3 ans : les enfants de milieux aisés entendent en moyenne 30 millions de mots de plus que les autres avant leur entrée à l’école. Attendre le collège pour leur reprocher leur « mauvaise expression », c’est comme reprocher à un coureur de ne pas gagner la course alors qu’on lui a lié les pieds au départ.
– La formation des enseignants est insuffisante : le ministre se vante d’une légère hausse des notes au concours de recrutement, mais il passe sous silence que les professeurs des écoles, en première ligne face aux difficultés de langage, ne bénéficient pas d’une formation initiale à la hauteur des enjeux.
– Les moyens manquent cruellement en maternelle : alors que les études montrent l’importance cruciale des premières années pour le développement cognitif, les classes de maternelle restent parmi les moins dotées en personnel et en ressources.
Plutôt que d’abaisser les effectifs dans le premier degré, d’assurer systématiquement les remplacements ou de former massivement les enseignants à la pédagogie différenciée, le ministre Geffray préfère mettre davantage de pression sur des élèves déjà en difficulté.
La double peine pour les plus fragiles
Le plus cynique dans cette réforme, c’est qu’elle va frapper de plein fouet les élèves qui en ont le moins les moyens. Ceux qui, par leur milieu social, leur histoire familiale ou leur parcours scolaire chaotique, peinent déjà à suivre. Ceux pour qui l’école, au lieu d’être un ascenseur social, devient un peu plus chaque jour une machine à reproduire les inégalités.
Édouard Geffray évoque avec indignation les menaces de parents sur les enseignants – et il a raison de vouloir protéger les professeurs. Mais il oublie de mentionner que, malgré l’engagement sans faille de nos enseignants aujourd’hui abandonnés, la violence symbolique de l’institution envers les élèves en échec est tout aussi réelle. Quand un système éducatif attend d’un enfant de 15 ans qu’il maîtrise la langue à la perfection, alors qu’il n’a jamais eu accès à un orthophoniste, à un soutien scolaire, ou même à des livres à la maison, la sanction n’est pas une incitation : c’est une condamnation.
Ce que le ministre ne dit pas
Dans son interview, le ministre glisse un aveu révélateur : « Il faut arrêter de se disperser. Il faut des objectifs annuels très précis. » Traduction : on va se concentrer sur ce qui est facile à mesurer – les fautes d’orthographe, les points en moins – plutôt que sur ce qui est long et complexe à construire : une école qui donne à chaque enfant, dès la maternelle, les outils pour réussir.
Il cite en exemple le Portugal, le Maroc ou le Royaume-Uni, qui ont amélioré leurs résultats sur le long terme. Mais il omet de préciser que ces pays ont investi massivement dans la petite enfance, la formation des enseignants et la lutte contre la pauvreté éducative. Rien de tout cela dans son « barème indicatif ». Juste une logique comptable : moins de points pour ceux qui échouent, comme si le problème venait des élèves et non du système.
L’urgence : changer de logique
Si le ministre veut vraiment « remettre de l’exigence », qu’il commence par exiger de l’État qu’il donne à l’école les moyens de ses ambitions. Que les effectifs des classes tant du premier que du second degré soient allégés et ramenés à la moyenne des pays de l’OCDE – la baisse démographique le permet. Que chaque enseignant soit formé à détecter et accompagner les troubles du langage. Que les programmes de la petite section à la terminale intègrent une pédagogie explicite de l’oral et de l’écrit, plutôt que de se contenter de sanctionner a posteriori ceux qui n’ont pas eu la chance de l’apprendre.
L’exigence, la vraie, ce n’est pas de punir l’échec. C’est de le prévenir. Mais pour cela, il faudrait admettre que le problème n’est pas dans la paresse des élèves ou le laxisme des professeurs – il est dans l’incapacité chronique de l’institution scolaire à offrir à tous les mêmes chances de réussir.
Et le véritable courage politique ne consiste donc pas à annoncer que les « mauvaises » copies seront davantage sanctionnées.Il consiste d’abord et avant tout à s’attaquer aux causes de ces « mauvaises » copies.
L’exact inverse de l’actuelle politique éducative.
Yannick Trigance
Conseiller régional PS d’Ile-de-France
