Les mouvements des lycéens font écho à votre récit Frapper les pauvres publié l’année dernière. Ce mouvement vous surprend-il ?
Le mouvement des lycéens qui protestent depuis plusieurs jours contre leurs mauvaises conditions d’enseignement ne devrait être une surprise pour personne, tant la situation est dégradée, tout particulièrement dans les établissements des quartiers populaires. Le titre de mon roman Frapper les pauvres qui traite de ce sujet est emprunté à Baudelaire. Faut-il pousser les pauvres à bout pour qu’ils se révoltent, les « assommer » comme le suggère le poète dans son texte Assommons les pauvres ! C’est la question que je pose dans cette histoire qui met en scène une partie de la jeunesse française dont on ne parle jamais ou si peu, les enfants et les adolescents qui vivent dans la grande détresse sociale, qui sont orientés trop souvent contre leur gré et qui éprouvent de grandes difficultés pour accomplir sereinement leur scolarité.
Pourquoi parle-t-on si peu de cette jeunesse ?
On parle très peu de cette jeunesse parce que notre école fonctionne en grande partie selon l’agenda des classes moyennes et favorisées, centrées principalement sur les intérêts de leurs propres enfants, serait-ce au détriment des autres, et donc de l’intérêt général. Il est un fait que les jeunes des milieux populaires retiennent rarement l’attention des médias et de ceux qui décident. D’où ce silence et cette absence de solidarité et, osons le mot, de fraternité avec les enfants du peuple, y compris quand ces derniers revendiquent une chose pourtant simple : avoir la même attention de la part des pouvoirs publics que celle accordée aux enfants des milieux favorisés.
Que réclament-ils concrètement ?
Une des revendications des jeunes lycéens que l’on entend aujourd’hui concerne les heures, les semaines, et même les mois d’enseignement perdus faute d’enseignants ou de remplacement des enseignants absents. C’est rarement dans les établissements des centres-villes que ces manquements scandaleux se produisent et il n’est tout de même pas anormal de réclamer que cette injustice cesse.
Comment votre roman montre-t-il ces inégalités?
Ce roman, où l’on voit les élèves d’un lycée professionnel fictif, le lycée professionnel Ambroise Croizat de Clichy-sous-Bois, pouvoir comparer leurs conditions d’enseignement avec celles données aux élèves d’un grand lycée parisien tout aussi fictif, le lycée Clovis, met en scène ces différences insupportables. Ce roman, on peut aussi considérer qu’il s’agit plutôt d’une fable, a pour ambition de mieux faire entendre les silencieux, de mieux voir les invisibles, ceux d’en dessous comme disent mes héros de Clichy-sous-Bois, et ainsi de mieux comprendre que le silence et la discrétion qui les caractérisent le plus souvent ne signifient pas absence de colère et de ressentiment, ce qui s’est passé ces dernières années et ce qui se passe aujourd’hui encore peut en témoigner.
C’est une colère qui monte que j’ai voulu raconter à travers le récit d’une lutte sociale résolument pacifique conduite par des jeunes eux-mêmes et leurs enseignants, sur fond d’injustices vécues dans leur vie personnelle et dans leur scolarité. Il est ici imaginé qu’un jour, peut-être, on comprendra qu’il faut dépasser les actions de saluts individuels proposées par une société qui utilise les actions compassionnelles et philanthropiques pour mieux rester inégalitaire, « l’excellence » pour quelques « exceptions » servant d’alibis pour surtout ne rien changer de fondamental dans notre école.
Faut-il alors s’étonner que les élèves et leurs familles se mobilisent ?
Est-il si étonnant finalement que des élèves et des familles, maltraités par un système héritocratique qui n’a pas grand-chose à voir avec la République, se mettent en mouvement pacifiquement pour réclamer non pas l’égalité des chances mais l’égalité des droits, sachant que les avancées sociales n’ont jamais été données mais ont toujours été conquises ?
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
Dans Le Café pédagogique :
