Chères et chers collègues,
Je vous écris comme enseignante, mais aussi comme adulte convaincue que notre responsabilité ne s’arrête pas à transmettre des savoirs. Nous avons la charge/mission de permettre aux jeunes de devenir des citoyennes et des citoyens capables de penser, de discuter, de contester et d’agir. C’est pourquoi je crois que nous devons soutenir les lycéennes, les lycéens et les jeunes de façon générale, qui se mobilisent aujourd’hui. Il ne s’agit pas de parler à leur place, ni même d’être forcément d’accord avec chacun de leurs mots ou de leurs actes, mais d’être à leurs côtés, de les écouter et de garantir le respect de leurs droits.
Soutenir sans parler à leur place
Ce mouvement est le leur mais, comme nous l’a récemment écrit un étudiant de la faculté de lettres, une présence, un soutien, des mots d’adultes comptent. Quand les jeunes se mobilisent seuls, leur parole peut être réduite à celles d’élèves turbulents, manipulés ou immatures. Quand des enseignants, des parents, des adultes se tiennent près d’eux, ils disent que ce qu’ils disent mérite d’être écouté, entendu, discuté, respecté.
Nos élèves ne deviennent pas des citoyennes et des citoyens le jour de leurs 18 ans. Iels le deviennent progressivement, en faisant l’expérience de la parole publique, du désaccord, de l’organisation collective, de la responsabilité et il n’est pas interdit de faire ça dans la joie. Il serait très contradictoire de prétendre former des citoyennes et des citoyens mais d’accueillir toute contestation par l’indifférence, la fermeture des portes ou le recours aux forces de l’ordre.
La Convention internationale des droits de l’enfant impose de prendre en considération l’opinion de l’enfant dans toute question qui l’intéresse. Elle protège aussi sa liberté d’expression. Le code de l’éducation reconnait, dans les collèges et les lycées, la liberté d’information et d’expression des élèves dans le respect du pluralisme et de la neutralité. Ces droits ne signifient pas que tout est permis. Ils signifient qu’avant la sanction, et plus encore avant la force (si tant est qu’elle soit justifiée), il doit y avoir de l’écoute, du dialogue, de la médiation et une réponse politique aux revendications exprimées.
Quand bien même ces jeunes auraient tort, ils devraient être considérés et écoutés. Écouter ne veut pas dire approuver mais c’est la condition du débat démocratique. Notre métier nous fait expérimenter régulièrement (chaque jour pour certains d’entre nous) qu’une parole peut être maladroite, qu’une expression se travaille, qu’une colère a besoin de trouver ses mots, qu’un désaccord se discute.
Une réponse d’abord policière
Or, la réponse qui leur est opposée est d’abord policière. Début octobre, plus de 5000 personnes ont déjà été interpelées dans le cadre du mouvement, en majorité des enfants. Des lycéennes et des lycéens ont décrit des usages de gaz lacrymogènes, de matraque et de lanceurs de balles de défense. À Lens un garçon de 15 ans a perdu une main et une partie de l’avant-bras après l’explosion d’une grenade policière, dans le Val d’Oise, un jeune de 14 ans a la mâchoire fracturée par un lance-grenade, à Tours un autre a perdu l’usage de son œil droit.
Nous devons condamner les agressions contre les personnes et les dégradations. Mais des faits commis par certains ne peuvent pas justifier de rendre suspecte toute une génération. Le droit du maintien de l’ordre repose sur la nécessité et la proportionnalité. Le fait que les personnes concernées soient des mineurs renforce encore le devoir de protection. Une interpellation massive n’est pas un dialogue ; des coups, des blessures, le mépris ne sont pas des réponses aux classes surchargées, à l’absence de professeurs, à des locaux vétustes où à l’angoisse de l’orientation.
Ce choix de répondre par la peur, la force et la violence enseigne une leçon désastreuse : quand la jeunesse parle, le pouvoir n’écoute pas, disperse et frappe. Qui au gouvernement prend le temps d’entendre leurs récits et leurs revendications ? Qui leur répond autrement que par des accusations de manipulation ou de désordre ?
Une société qui ne protège pas ses enfants
Cette surdité et cette répression sont d’autant plus graves qu’elles s’inscrivent dans une société qui ne protège pas ses enfants. En France près de 3 millions d’enfants vivent sous le seuil de pauvreté. En 2025 32 000 enfants étaient sans abri ou hébergés à l’hôtel (cf. Observatoire des droits de l’enfant de l’Unicef France). La santé mentale des adolescents est alarmante. L’enquête nationale EnCLASS publiée par santé Publique France indique que 19 % des lycéens présentent un risque important de dépression, que 20 % déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des 12 derniers mois et que 15 % ont déjà fait une tentative de suicide. Cette situation appelle du soin, de l’écoute, pas davantage de peur et de violence.
Les violences sexuelles faites aux enfants constituent un véritable carnage. La Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux enfants (la CIIVISE) estime que 160 000 enfants en sont victimes chaque année. Cela signifie qu’en moyenne 3 enfants par classe sont concernés. Les auteurs de ces violences sont d’abord des proches, le plus souvent la famille. La CIIVISE rappelle aussi l’extrême faiblesse de la réponse judiciaire dans les cas d’inceste. Là encore, la parole des enfants n’est pas entendue ou n’est pas crue.
Enfin, l’école ne corrige pas suffisamment les inégalités sociales. A la session 2025 du brevet, l’écart de réussite entre les élèves d’origine sociale très favorisée et ceux d’origine sociale défavorisée est très important. Quand les lycéens dénoncent les absences non remplacées, la vétusté des locaux, les classes surchargées, l’injustice de l’orientation, ils ne font pas part d’une impression, mais donnent à voir les inégalités de traitement.
On ne peut pas demander aux jeunes de s’intéresser à la vie de la cité et les laisser tomber quand ils s’y risquent. On ne peut pas enseigner la liberté d’expression et détourner le regard quand elle devient concrète et dérangeante, imparfaite et bruyante. On ne peut pas discourir sur la protection de l’enfance et considérer comme normal ces interpellations massives dans le cadre d’un conflit scolaire et politique.
Rester présent dans le désaccord
Notre soutien n’exige pas une adhésion uniforme à leurs revendications et modes d’action. On peut discuter de l’opportunité d’un blocage, défendre l’accès aux cours, refuser toute violence, tout en affirmant que les élèves ont des droits. Soutenir c’est aussi rester présent dans le désaccord. Nous pouvons demander l’ouverture d’espaces de dialogue, que les délégations lycéennes soient reçues par les rectorats, les ministères, créer dans nos cours des moments où les revendications peuvent être examinées, argumentées. Nous pouvons juste leur dire que nous sommes à leurs côtés.
Nous devons aussi refuser les mots qui déshumanisent. Ce ne sont pas d’abord des « casseurs », ce n’est pas d’abord un problème d’ordre public. Ce sont des lycéennes et des lycéens, le plus souvent mineurs, autrement dit des enfants, dont l’État doit garantir la sécurité, l’éducation, la liberté d’expression. Les appeler « enfants » ne vise pas à nier leur capacité politique, c’est rappeler la protection particulière qui leur est due.
Je nous appelle donc, chers collègues, à ne pas rester silencieux, à écouter, faire circuler leurs paroles, à demander des comptes quand la force est employée, à rappeler que le droit de manifester une opinion qui ne s’arrête pas à la porte des lycées et que la protection due aux enfants ne disparait pas dès qu’ils contestent.
Nous sommes enseignantes, enseignants, éducateurs, éducatrices, notre métier consiste aussi à rendre possible une parole qui se cherche, à transformer la colère en revendication. Si nous voulons que les jeunes croient en la démocratie, il faut qu’ils puissent l’expérimenter, l’éprouver. Je crois qu’ils n’ont pas seulement besoin de nos cours, ils ont aussi besoin de savoir que quand leurs droits sont menacés les adultes chargés de les éduquer ne les laissent pas seuls.
Barbara Romagnan
Enseignante de Français
Inspe de Franche-Comté
