Dans la rue, j’ai vu des jeunes bien vivants, éveillés, actifs, créatifs, intelligents et solidaires. Exemplaires et magnifiques dans leur révolte joyeuse. Si l’école, pour bien des raisons, peine à ancrer les savoirs, elle a merveilleusement réussi à transmettre ses valeurs. Il y a bien quelques fautes d’orthographe sur les pancartes mais le fond et la forme sont là. Le message est tantôt grave, tantôt drôle, toujours brillant et percutant. L’école ne tient peut-être plus ses promesses démocratiques et son rôle d’ascenseur social mais elle sait transmettre le désir de République, la preuve est là. Il le clament bien fort : c’est LEUR France qu’ils défendent, celle qui donne sa chance à tous ses enfants, celle qui offre, indéfectiblement, liberté, égalité, fraternité. J’ai vu dans les slogans citer Zola et Hugo, en même temps qu’on chantait Aznavour et Bella Ciao, l’internationale et le chant des partisans. J’ai entendu parler d’Olympe et de La Boétie aussi. C’est la République dont ils invoquent, enfants qu’ils sont, la protection, quand ils en reçoivent injustement et indistinctement les coups.
C’est presque miraculeux, face à tant de mépris, de déconsidération, et de violence, qu’ils s’en remettent encore à l’espoir de ces promesses un peu désuètes auxquelles on avait presque fini par renoncer. Ils résistent. Ils ont bien lu l’Histoire de France : elle est à eux. Rhabiller Marianne place de la République, taguer la colonne de la Bastille, c’est aussi s’approprier de force et de plein droit des symboles dont on leur nie la légitimité, parce qu’ils n’ont pas l’âge, ni la bonne dégaine, ni la bonne couleur. Il faut bien le dire : notre jeunesse n’est plus celle de 68, elle n’a plus le même visage ni le même costume, mais elle bat du même coeur et des mêmes espérances. Elle nous rappelle qu’elle est la France.
On déplore bien le coût de telle ou telle dégradation, on s’offusque de ce qu’il faudra payer : le prix, sans doute, de la dignité qu’on n’a pas voulu offrir à leur école, à leurs professeurs, à leur avenir. Et gare à nous : si nous refusons de voir, si nous refusons d’entendre, nous paierons bien plus cher encore que de la pierre à nettoyer et des vitrines à réparer. Plus cher que les brigades de CRS, déployées à tour de bras, et les grenades lacrymo en veux-tu en voilà. Nous sommes le fruit de notre jeunesse.
Alors oui, l’expression de ce désir, entre la frustration et l’espoir s’exprime de bien des manières. Les médias télévisés parlent assez des dérapages pour qu’un moment, au moins, on s’arrête à regarder, non pas ce qui en marge, peut déranger. Les jeunes chantent « ne nous regardez pas, rejoignez-nous ! » , il faut les rejoindre pour bien les regarder. Les regarder eux, pas les images à la télé.
Qui eût cru que nos échecs d’adultes jetteraient dans la rue ces enfants pour nous rappeler ce à quoi nous avions renoncé ? Ils prennent toutes les libertés, ils réclament l’égalité et ils font preuve de fraternité, quand les lycées privilégiés et les universités privées clament leur solidarité. Nous, adultes, saurons-nous en faire autant, lorsqu’il s’agira d’aller voter ?
Sarah Leleu
