Devant le portail fermé du lycée Thiers lors d’un blocage
Anna, 16 ans élève en classe de première :
« J’avais déjà participé à un mouvement en classe de seconde et cette année je suis très impliquée. L’an dernier on se mobilisait déjà contre le manque de moyens (la baisse de la DGH NDLR). Ici il y a des fuites d’eau, des problèmes d’isolation thermique, un rat qui est tombé sur un élève pendant un devoir surveillé…
Nous bloquons tous les jours et cela ne s’arrêtera que quand de vraies décisions seront prises, pas des effets d’annonce. Certaines situations sont incroyables, on nous traite comme des enfants que l’on ne veut pas écouter et on nous demande d’être obéissant. Nous voulons faire des études tout simplement. Parcoursup est très sélectif, parfois les décisions d’orientation sont aberrantes. Nous sommes 35 par classe à Thiers, cela peut aller jusqu’à 40 dans d’autres lycées. Les emplois du temps c’est n’importe quoi, on fait du 8 h / 18 h tous les jours, on a deux heures de trou au milieu de la journée. Il nous arrive de rentrer chez nous à vingt heures. Nous n’avons même pas le temps de parler avec nos amis, notre famille. Cela m’arrive de travailler jusqu’à une heure du matin pour me lever à six heures. C’est invivable.
On voit bien que certains enseignants sont avec nous, parfois ils nous protègent. Nous, on agit pacifiquement, nous sommes contre la violence mais elle peut venir d’ailleurs.
Les cours en visio n’ont aucun sens si ce n’est de nous obliger de reprendre le travail. Nous avons de bonnes relations avec l’administration du lycée. »
« Mon grand frère faisait tous les blocus pendant la réforme des retraites, moi j’étais trop petite. Maintenant c’est mon tour. C’est la première fois que je suis un mouvement comme celui là. L’état ne se préoccupe pas de l’éducation nationale, la jeunesse devrait être la priorité. Auparavant nous nous sommes mobilisés localement contre la création d’une « classe défense » qui vise à faire la promotion de l’armée, de la marine, c’est un projet imposé à une classe musique et théâtre. N’importe quoi !
Nous bloquons tous les jours depuis dix jours et nous le faisons à tour de rôle pour économiser nos forces. Nous laissons entrer les étudiants de classes préparatoires (et les collégiens). Les étudiants ne participent pas au mouvement mais sont d’accord avec nos revendications. On se retrouve dans les manifs.
Entre deux journées d’action nationales on reste là, on parle avec les passants. Vers midi on mange ensemble devant le lycée, les AG se font sur le trottoir. Demain on sera avec les profs (le 13 octobre NDLR) leurs salaires sont anormalement bas. Nous n’avons aucun contact avec les services du Rectorat. J’ai peur des violences policières, les profs et les parents viennent pour nous protéger.»
« J’aurai 15 ans dans deux jours, je veux un système éducatif plus juste. Les moyens ne sont pas mis au bon endroit. Au lieu de la répression, de la police ou de l’armée, l’état devrait investir dans l’éducation. Je m’engage pour tous les lycéens de France, on veut un monde plus juste où tout le monde aurait les mêmes chances pour réussir dans la vie. J’agis pour mon futur et pour celui de tous les lycéens. Parcoursup doit être retiré car il organise le tri social. Nous nous réunissons avec les autres lycées pour agir tous ensemble et être plus efficaces.
Nous sommes l’avenir de la France et si l’éducation n’est pas au rendez-vous, on fonce dans le mur, on laisse la porte ouverte à des idées dangereuses. Nos droits ne sont jamais acquis, les congés payés ont été gagnés par la lutte en 36 par exemple, ma mère était dans la rue en 1989 quand Jospin était ministre (elle connaît encore les slogans), la lutte ne doit jamais s’arrêter. Si je peux parler aujourd’hui c’est parce que d’autres l’ont fait avant moi. »
Devant le lycée Montgrand, le 13 octobre après une intervention des CRS et l’arrestation de deux lycéens
« Je me suis inscrite à la prépa Sciences po et je voudrais faire du journalisme. On est dans l’action depuis fin septembre. L’an dernier on s’était déjà mobilisés pour garder nos heures d’enseignement. Avec Parcoursup on met notre destin en jeu sans que l’on comprenne quoi que ce soit à ce système, nos parents ne savent pas, nos professeurs non plus, même le proviseur ne comprend pas. Il faudrait alors se préparer pour être dans la meilleure classe du meilleur lycée, c’est absurde, c’est juste pour nous stresser. On nous demande de travailler et on ne sait pas où on va aller. J’ai un ami qui n’a pas été pris par Parcoursup et il a passé une année entière à ne rien faire, un autre est parti en Espagne pour suivre une formation payante.
L’avenir je le vois super mal, encore plus depuis que je me suis engagée. On se fait réprimer pour des choses légitimes, pour ce que nous sommes : des jeunes qui veulent s’exprimer.
Nous avons une vraie communication entre nous, avec les autres lycées. Les syndicats nous aident à nous réunir. »
« J’ai choisi , la musique, la philo et l’anglais comme spécialités et je voudrais être musicien. On a commencé à bloquer l’an dernier quand on a voulu nous supprimer 100 heures d’enseignement. Nos revendications sont les mêmes qu’ailleurs : budget, effectifs dans les classes trop lourds (nous sommes entre 30 et 38 par classe), profs non remplacés…
Cette semaine c’est une semaine rouge, on agit avec les travailleurs et les syndicats. Les profs nous soutiennent, viennent dans les manifs, nous protègent des violences policières. Ce matin un élève a été frappé par des CRS et emmené dans leur camion. Il n’avait rien fait de répréhensible. Nous avons tous été fouillés.
Pendant les vacances on va voir comment s’organiser pour la rentrée. Samedi on va faire une grosse manif.
Je suis un peu inquiet pour mon avenir. Je veux devenir musicien et c’est difficile de gagner sa vie dans ces conditions, avec tous les budgets qui baissent, les prix qui augmentent… »
Propos recueillis à Marseille par Alain Barlatier les 12 et 13 octobre
