Pour une transformation des savoirs
Inspecteur Général (IGÉSR), ancien recteur de l’académie de Versailles, Alain Boissinot plaide pour la revitalisation d’une « école du socle ». Encore et toujours une utopie ? Internationalement reconnue et longuement réfléchie, l’approche par compétences, raconte-t-il, a subi une entreprise de démolition politique et syndicale menée au fil des ans par les conservateurs des « fondamentaux ». Cela demeure toujours un « projet d’avenir », qui implique, démontre l’ancien DGESCO, de repenser l’architecture de notre système scolaire pour ne plus séparer le primaire et le collège. Soulignons l’urgence. La question scolaire des compétences apparait encore plus vive si l’Ecole veut bien considérer que sa mission n’est pas uniquement de déverser des savoirs vides de sens comme le fait très bien l’Intelligence Artificielle. A rebours des agents algorithmiques qui rédigent les dissertations de nos élèves, nous préparent des cours surgelés, résolvent les équations les plus ardues, il s’agit effectivement de repenser nos missions et nos pratiques.
Comment prendre en considération les « nouveaux savoirs scolaires », par exemple la maitrise critique de l’IA ou les compétences psycho-sociales ? interrogent André Tricot, professeur de psychologie cognitive à l’Université Montpellier Paul Valéry, et Sarah Parisier, post-doctorante au Collège de France. Sûrement pas en alourdissant les programmes et les matières : il faut préférer une logique d’intégration, transdisciplinaire, à une logique d’empilage, que celle-ci prenne la forme d’« éducations à », d’« ateliers spécifiques » ou de « nouvelles disciplines » : par exemple, « les savoirs sur l’IA (fonctionnement, biais, éthique, usages…) peuvent être abordés dans de nombreuses disciplines (mathématiques, technologie, histoire, arts plastiques, etc.) » ; « les compétences psychosociales peuvent être enseignées en lecture – compréhension, lors des séances de français ». On n’en saura pas plus : la réflexion didactique n’est pas l’objet de la revue.
Pour une nouvelle relation éducative
Comment faire face aux conflits et violences que porte le système scolaire ? Il nous faut gagner en lucidité, témoigne Catherine Becchetti‑Bizot, médiatrice nationale de 2017 à 2026. Elle souligne à nouveau l’« augmentation remarquable des saisines depuis cinq ans : +110 % de réclamations supplémentaires pendant cette période, concernant des élèves des écoles maternelle et élémentaire, du privé et du public ». Voilà qui illustre hélas la « dégradation de la relation entre les parents et les enseignants du premier degré » et le surinvestissement du « niveau du primaire comme un déterminant absolu de la réussite future de leur enfant ». Ont de même augmenté les saisines sur les situations de handicap, les affaires de harcèlement ou même le contenu des enseignements, en particulier l’EVARS.
Il nous faut alors gagner collectivement en combativité, alerte Catherine Becchetti‑Bizot. L’ambition doit être de « faire pénétrer la culture de la médiation à tous les étages du système éducatif ». Ceci suppose de former au dialogue les personnels d’encadrement ainsi que de travailler au développement des compétences psychosociales chez les élèves. La clef, c’est « la reconnaissance de l’autre, c’est‑à‑dire un directeur d’école, un professeur qui accepte d’entrer en dialogue et de reconnaître les parents dans leur égale dignité, leur capacité, leur compétence à élever leur enfant. Les parents, de leur côté, doivent reconnaître les professeurs dans leur professionnalité. »
A la lumière de récents faits divers qui sont peut-être des faits de société, l’enjeu apparait crucial. Catherine Becchetti‑Bizot l’exprime comme dans un ultime salut à tous et toutes adressé : « J’aimerais quand même rappeler que l’école de la République s’est en grande partie constituée comme une séparation de la famille (et de l’Église) – « skholè » en grec signifiant loisir, avec l’idée d’un temps libre, c’est‑à‑dire d’un temps libéré des activités productives, pour devenir un temps d’étude, d’enseignement et d’apprentissage. Réinventer cet espace d’étude et de tranquillité, en faire partager le sens dans un cercle de confiance, tel pourrait être le rêve pour l’école de demain. »
Pour une transformation de la gouvernance
Quels changements dans l’encadrement du système ? s’interroge évidemment la revue des cadres. Plusieurs contributions plaident pour une décentralisation de la gestion de l’école. A la lumière de son expérience, le maire centriste d’Arras, Frédéric Leturque, appelle à ce que l’Education soit plus territoriale que nationale, afin de gagner en coopération et cohérence. Aliénor Anja Louka, IGÉSR, appelle à « la création d’une instance de gouvernance éducative partagée dans le territoire, dans laquelle on élaborerait un projet pluriannuel de territoire ». Christophe Mauny, Directeur Académique des Services de l’Éducation Nationale du Gard, souhaite un corps unifié de l’inspection, et pour les IEN en particulier « un positionnement administratif auprès de l’IA‑DASEN pour piloter, par délégation à l’échelle départementale, des projets, personnels, recrutements, évaluations… pourrait être complémentaire à l’instauration d’un statut des directeurs d’école. »
Stéphane Aymard, IGÉSR, ex-conseiller social d’Elisabeth Borne va même jusqu’à argumenter pour une dérégulation du système : il veut développer les « modes de recrutement fondés sur une logique contractuelle », favoriser les « postes à profil » pour assouplir « le mouvement des personnels enseignants du premier degré », en finir avec « le paradigme égalitaire qui sous‑tend le principe de la carrière et de la rémunération des fonctionnaires de l’État et des professeurs des écoles », renforcer l’évaluation collective des écoles « sur la base d’une autoévaluation partagée et d’indicateurs »… Peu probable que ces propositions disruptives, « politiquement audacieuses » (sic), à contre-courant des aspirations de la grande majorité du personnel enseignant, permettent de restaurer de la confiance, de l’attractivité, du bonheur d’enseigner. Elles sont sans doute révélatrices de ce qui se trame ici ou là : possiblement prémonitoires ?
Pour une école plus humaniste
D’autres contributions tentent d’imaginer les voies possibles pour repenser plus sereinement et sérieusement l’école, en particulier pour créer des synergies de travail, réaffirmer l’importance de la santé scolaire, rénover les réseaux d’éducation prioritaire, affronter les besoins éducatifs particuliers ou encore les enjeux de l’Aide Sociale à l’Enfance. On lira par exemple avec intérêt les analyses de Bénédicte Robert, IGÉSR, ancienne rectrice de l’académie de Poitiers. Selon elle, relever le défi de l’inclusion suppose de passer « de la compensation individuelle à l’accessibilité universelle » : « Le passage d’une réflexion pédagogique centrée sur la remédiation à une réflexion pédagogique centrée sur la conception de séquences accessibles pour tous, avec des étayages proposés, constitue le véritable levier de transformation systémique. »
Dans sa conclusion, Caroline Letor, professeure à l’université de Sherbrooke, ose même rêver : à une culture scolaire de la coopération (plus que de la collaboration), de la robustesse (plutôt que de la performance), de la résonance (autrement dit, de la transformation réciproque du monde et de soi).
On le voit : la revue Administration & Éducation nous livre un éclairage intéressant sur les aspirations actuelles des cadres du système éducatif. Elles ne peuvent que nourrir les débats à venir pour interroger le rôle de l’école « face à des sociétés inégalitaires, et à une inégalité redoublée en France par le choix d’un élitisme assumé ». Retenons en ce sens les propos liminaires et mobilisateurs de Yannick Tenne, Françoise Martin Van Der Haegen et Jean‑Michel Coignard qui appellent à « une transformation totale de l’institution. Non comme l’évoquent certains en valorisant le chèque éducation, dont on mesure dans les comparaisons internationales les limites et les dangers, non pas dans une transformation fondée sur la concurrence avec l’éducation privée, qui dans notre pays a montré que l’entre‑soi se développait sans faire évoluer efficacement le service public, mais bien dans une nouvelle proposition, différente. Celle d’une école qui proposerait des moyens pour les enseignants et les enseignements, un nouveau temps scolaire, des savoirs fondés sur un socle commun, des formations initiale et continue réelles ». Chantier ouvert à tous et toutes ?
Jean-Michel Le Baut
Le premier degré : les nouveaux rendez-vous pour repenser l’école, Administration & Éducation n°191
Dans le Café : Les rendez-vous manqués de l’école primaire
