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C’est bien beau de lancer des grands plans informatiques, une appli eParents (1), des dossiers scolaires en ligne… Mais comment être sûr que tous les parents suivent et éviter que certains, les plus défavorisés et souvent les moins familiarisés avec l’outil, ne restent au bord de la route ? Dans le Val-de-Marne, des ateliers leur sont proposés. Récit.

Camille Lehuger est responsable de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la ville (2)) dans le Val-de-Marne. Depuis 2012, l’AFEV propose des ateliers d’initiation à l’informatique dans deux collèges REP (réseau éducation prioritaire) : Jean Macé à Fontenay-sous-Bois et Lucie Aubrac à Champigny-sur-Marne.

Chaque année, à partir de la Toussaint, deux volontaires en service civique de l’AFEV, « en résidence » dans ces collèges, animent des séances hebdomadaires de deux heures. Ue vingtaine de parents s’inscrivent, dans chaque établissement. Très vite, beaucoup désertent et les ateliers tournent à 7 à 8 parents, des mères en général.

Peur de l’ordi

Ces ateliers sont financés par le département qui distribue des ordis portables à tous les élèves de sixième. Dans le cadre de son plan Ordival (3), il a décidé de mettre en place un accompagnement des parents les plus fragiles, démunis face au numérique.

L’un des objectifs de ces ateliers est de familiariser les parents au logiciel Pronote qui leur permet de suivre au jour le jour les notes de leurs enfants, les absences, les sanctions, le cahier de textes, l’emploi du temps…

 » En réalité, il s’agit plus largement de montrer aux parents que l’informatique peut créer des liens entre eux et l’école alors que celle-ci leur semble si loin, explique Camille. Au départ, ils ont peur de l’ordi pour leurs enfants, des rencontres qu’ils peuvent y faire… »

Toucher les parents

Mais comment toucher les  » bons  » parents, ceux qui ne savent pas utiliser l’ordi qui est à la maison et qui se sentent mal à l’aise à l’école, pas à leur place ?

 » C’est l’un des défis, confirme Camille. Pour les contacter, nous allons à toutes les réunions au collège, la distribution des ordis où les parents doivent être là, les remises de bulletins… Nous allons aussi dans les centres sociaux et les lieux du quartier fréquentés par ces parents. « 

 » Autre difficulté : il nous arrive d’avoir des parents avec un trop faible niveau de français. Nous les dirgieons alors vers les cours d’alphabétisation dispensés dans les centres sociaux.  »

 » Il y a d’autres obstacles, poursuit Camille, comme cette mère qui nous a confié qu’à la maison, l’ordinateur c’était pour les hommes. Souvent aussi des mamans renoncent à venir car elles ne peuvent laisser la maison une soirée – les ateliers débutent à 17 heures 30 ou à 18 heures. Au point qu’on se demande aujourd’hui si on ne pourrait pas assurer un accueil enfants.  »

Ambiance conviviale

Une fois inscrits, comment s’assurer ensuite de l’assiduité des parents ? Les toutes premières années, la déperdition a été massive. Les ateliers finissaient parfois avec 2 parents…

 » Nous avons progressé, se félicite la déléguée territoriale de l’AFEV. Nous avons compris qu’il fallait une ambiance conviviale dans ces ateliers. Nous n’allons plus tout de suite dans la salle informatique nous installer devant des ordis. Nous commençons par un café ou un thé, dans l’espace parents. On discute de la vie du quartier, de l’éducation des enfants… Il est très important de créer un esprit de groupe. Après, nous rejoignons la salle informatique. « 

Franchir les grilles

Franchir les grilles du collège, demander où se trouve la salle informatique, n’est pas toujours évident pour ces mères. En début d’année, elles demandent d’ailleurs pourquoi ces ateliers n’ont pas lieu plutôt au centre social.

 » Lors des premières séances, les demandes sont toujours les mêmes : comment ouvrir un mail et créer un compte, comment répondre à la CAF, à l’Assurance Maladie, etc. explique Camille. Nous en profitons pour leur montrer les sites de la RATP ou de la SNCF afin de leur permettre d’être plus autonomes, de sortir du quartier et de ne pas vivre repliées. « 

C’est vers la fin de l’année que l’on en arrive à Pronote. A la maison, les mères doivent passer par leurs enfants pour y accéder.  » Vous imaginez qu’ils ne leur montrent pas tout, mais plutôt ce qui les arrange « , s’amuse Camille.

Le fléau des inégalités

Si l’on écoute la ministre Najat Vallaud-Belkacem, le numérique est un outil, parmi d’autres, pour combattre le fléau de l’école française, les inégalités. Si l’on regarde l’expérience de Pronote, c’est assez mal parti. Voilà un logiciel qui doit rapprocher les parents de l’école. Or ceux-là mêmes qui en sont les plus éloignés, sont ceux qui, a priori, l’utilisent le moins.

Ce thème du numérique pour lutter contre les inégalités est au coeur, cette année, de la Journée du refus de l’échec scolaire de l’AFEV (4) le mardi 20 septembre. Au vue de son expérience dans le Val-de-Marne, Camille Lehuger se veut pragmatique :  » que le numérique ne creuse pas davantage les inégalités, et ce sera déjà bien.  »

Véronique Soulé

Lire les précédentes chroniques

(1) L’application

(2) Afev

(3) Ordival

(4) JRES