François Bayrou accusé de faux témoignages dans l’affaire Bétharram
« Au moins l’un de ses propos indique que le Premier ministre s’est parjuré devant notre commission », écrit Paul Vannier dans un courrier à la présidente de la commission d’enquête, Fatiha Keloua-Hachi.
Au cœur de l’affaire : les déclarations contradictoires de François Bayrou sur sa connaissance des violences sexuelles commises par le père Carricart dans l’établissement catholique de Bétharram, dans les années 1990.
Lors de son audition sous serment le 14 mai 2025, le Premier ministre a déclaré avoir appris les faits par la presse en 1996. Or, trois mois plus tôt, pointe le député Paul Vannier dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, il affirmait « n’avoir jamais été informé de quoi que ce soit de violences, a fortiori sexuelles ».
Paul Vannier pointe également des contradictions sur le rôle de Bayrou dans la libération du père Carricart, et dans ses échanges avec le juge Mirande à l’époque. Des témoignages du magistrat et d’un gendarme contredisent la version livrée par le Premier ministre devant la commission.
Enfin, Bayrou a mentionné le 11 février une plainte en diffamation envisagée contre Mediapart, suite à un article de … mars 2025 accusant l’élu d’avoir alloué des subventions publiques de l’ordre d’un million de francs dans les années 1990 quand il présidait le département des Pyrénées-Atlantiques.
Des déclarations contestées au sommet de l’Éducation nationale
Autre personnalité visée : Caroline Pascal, actuelle numéro 2 du ministère de l’Éducation nationale et ancienne cheffe de l’Inspection générale. Lors de son audition dans le cadre de l’affaire du collège Stanislas à Paris, elle a affirmé que les inspections menées en 2023 n’avaient pas relevé « d’homophobie systémique » ni institutionnelle. Pourtant, les procès-verbaux d’auditions d’élèves et de parents contredisent cette déclaration, selon Paul Vannier, qui parle là encore de faux témoignage sous serment. L’audition des inspectrices corroborent cette thèse. Le Café pédagogique titrait le 22 mai 2025 «Affaire Stanislas : Les inspectrices brisent le silence sur un ajout de la numéro 2 du ministère »
« La mission ne confirme pas les faits d’homophobie, de sexisme et d’autoritarisme » : c’est la phrase qui a tout changé dans la mission d’enquête admistrative du collège catholique Stanislas. Pourtant, cette affirmation ne figure dans aucun procès-verbal, n’a été validée par aucun membre de la mission, et n’a fait l’objet d’aucune discussion collective. Ce passage a été ajouté unilatéralement par Caroline Pascal, alors cheffe de l’Inspection générale de l’Éducation nationale (IGESR) – aujourd’hui directrice générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) – dans sa lettre de transmission du rapport au ministre. Une insertion qui a profondément altéré le sens des conclusions de l’enquête.
Climat genré vs homophobe ? : « Une intégrité professionnelle » de la Dgesco questionnée
Lors de son audition, Caroline Pascal, affirmait qu’une fois l’ensemble des éléments analysés, la mission d’inspection n’avait pas estimé que les faits relevaient d’une homophobie caractérisée : « Nous n’avons extrait aucun témoignage qui permettait de dire que l’établissement avait un comportement homophobe. » Tout en reconnaissant l’existence de « quatre ou cinq témoignages » avec des propos homophobes, qu’elle nuance : ces éléments n’ont pas été interprétés comme des signes d’une homophobie institutionnalisée, mais plutôt comme révélateurs d’un « climat genré », mentionné dans le rapport final.
Le choix des mots, tout comme l’approche de la DGESCO, semble avant tout soucieux de préserver l’image de l’institution catholique. Un positionnement qui apparaît en décalage avec les besoins des élèves, premières victimes de ces insultes et violences. Le 16 juin, les co-rapporteurs Paul Vannier et Violette Spillebout ont adressé une lettre à la ministre Borne : « En tant que corapporteurs de la commission d’enquête, ayant recueilli ces témoignages sous serment, il est de notre devoir de vous signaler cette intervention de la cheffe de l’Inspection générale de l’époque qui soulève des interrogations quant à son intégrité professionnelle » rappelant qu’elle est « aujourd’hui directrice générale de l’enseignement scolaire », ils enjoignent la ministre de l’Éducation à « prendre les mesures qui [lui] sembleront opportunes. »
Ce rapport de l’Inspection générale aurait pu constituer un tournant en matière de protection de l’enfance et de contrôle des dérives dans les établissements privés sous contrat. Il met finalement en lumière un autre dysfonctionnement : l’ingérence politique dans un travail censé être indépendant. Une inspectrice parle même d’un « camouflet » pour l’Inspection générale. Les auditions de la commission d’enquête parlementaire ont éclairé des dysfonctionnements systémiques et le rôle du politique.
Contradiction d’un préfet dans l’affaire du lycée Averroès
Enfin, l’ancien préfet du Nord, Georges-François Leclerc, est accusé d’avoir présenté comme étant de sa propre initiative la convocation d’une commission de concertation visant à rompre le contrat d’association avec le lycée musulman Averroès.
Mais cette version est formellement contredite par le ministre de l’Intérieur, qui avait déclaré lors d’une conférence de presse que la décision avait été prise sur ordre du gouvernement.
Un signal judiciaire demandé par la commission
Paul Vannier demande officiellement que ces déclarations fassent l’objet d’un signalement judiciaire, conformément aux pouvoirs de la commission d’enquête. Si les faits de faux témoignage sous serment sont avérés, les personnes mises en cause pourraient encourir jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende (article 434-13 du Code pénal).
Un sujet politique et des recommandations à venir
Le rapport final de l’enquête parlementaire a été adopté hier, malgré les abstentions du RN et du Modem rapporte Médiapart et sera présenté le 2 juillet avec 50 recommandations contre les violences scolaires.
Toutefois les accusations de faux témoignages jettent une lumière crue sur un contexte de tensions politiques comme de choix politiques et idéologiques. Outre l’affaire Stanislas, celle de l’annulation des commandes de « la Belle et la Bête » illustrée par Jul a mis en cause le rôle de Caroline Pascal. Ces accusations et polémiques soulèvent une question : Caroline Pascal peut-elle rester numéro 2 du ministère de l’Éducation nationale ?
Djéhanne Gani
Bétharram et commission d’enquête : le dossier du Café pédagogique
