Démarche originale, contexte complexe
La fiction, fruit d’une méthode originale de ‘direction d’acteurs’ par imprégnation, magnifiquement incarnée par des comédiens non-professionnels, donne à voir l’imbrication des élans et des espoirs contradictoires des différents membres de cette famille, y compris dans ses rapports avec les Juifs appartenant à la société et à la culture israélienne dominantes.
Et, chez des jeunes femmes, arabes et juives, un désir de sortir des carcans, une aspiration commune à l’émancipation, même si elle n’est pas partagée ni formulée clairement.
Autrement dit, le réalisateur adopte une démarche cinématographique exigeante, sans angélisme, questionnant les oppositions désastreuses et les haines manifestes, les lignes de tension et les points de croisement des communautés en Israël, dans une ville singulière, Haïfa, agglomération importante du pays, souvent considérée de par son histoire comme le lieu d’une coexistence possible entre Juifs et Arabes.
Chroniques d’Haïfa, film tourné en 2022, a donc de quoi surprendre tant il vise à décaper le regard et fait confiance à notre sensibilité et à notre intelligence.
Une famille palestinienne à Haïfa, vérités et mensonges
Un quotidien (presque) ordinaire si l’on en croit le synopsis ?
Dans une famille palestinienne de notables d’Haïfa, Fifi (25 ans, une des deux filles) est hospitalisée après un accident de voiture qui risque de révéler son secret. Rami (son frère) apprend que sa petite amie juive Shirley est enceinte et elle lui manifeste violemment son refus de le revoir. Leur mère, en gardienne du foyer, de son rang et de la (bonne) réputation de tous, se démène avec une énergie intransigeante pour préparer le mariage de sa fille Leïla et… surveiller Fifi, loin de son regard, étudiante à l’emploi du temps incontrôlable à distance… Elle serait prête à tout pour que Fifi la cadette épouse Walid le médecin. De son côté, le père (avec qui travaille le fils) affronte des difficultés financières dans ses affaires. Quatre voix, une maison, entre conflits générationnels et tabous, dans une société où tout peut basculer à tout moment.
Au lieu d’une narration linéaire, le cinéaste adopte une approche singulière et déstabilisante pour les spectatrices et les spectateurs que nous sommes.
Tout d’abord, le regard empathique capte au plus près du visage et du corps chaque personnage au centre des chapitres successifs. Pas ou peu de musiques (sauf quelques chants internes aux séquences), très peu de plans d’ensemble (des coins de rues ou d’immeubles, quelques vues des bords de la Méditerranée houleuse). La variété des points de vue fait de nous un public captif, comme si la fiction chorale nous transformait en détectives guettant à chaque chapitre des fragments d’une réalité qui se dérobe.
Comme si chacune et chacun des protagonistes n’était pas enclin à libérer ses émotions et à livrer ses sentiments sans faire trembler un fragile édifice (conflit intérieur) ou bousculer des a priori intangibles (normes collectives, surplomb de la société israélienne).
Pourtant sous les masques et les mensonges surgissent des vérités dérangeantes, mettant en pleine lumière (cruellement) les souffrances engendrées par les écarts entre les interdits (politiques, sociaux, religieux, moraux…) inhérents à l’ordre établi, les chantres de la respectabilité ou du patriarcat et les assoiffé.es (des femmes en premier lieu) d’indépendance aux aspirations contrariées.
Authenticité du jeu, puissance documentaire
Outre la construction du récit par glissements de points de vue successifs nous amenant à moduler notre jugement sur chaque protagoniste de l’histoire imaginée, Scandar Copti travaille en amont avec les personnes choisies pour qu’elles s’approprient les personnages par identification progressive. Au fil d’ateliers préliminaires au tournage, ainsi Manar Shehab pour Fifi, Wafaa Aoun pour Hanan, Raed Burbara pour Walid, Meirav Memoresky Pour Miri, Toufic Danial pour Rami se sont-ils emparés peu à peu de la vie privée de leurs personnages au point de réagir spontanément aux événements et aux situations vécues pendant le tournage. Sans jamais avoir lu le scénario. Un filmage chronologique, deux caméras portées et une toute petite équipe, comme le précise le réalisateur.
Une méthode de réalisation proche du documentaire à la mesure des ‘dynamiques réelles’, toutes issues des tensions profondes qui traversent une société dont Scandar Copti fait partie ; une société qu’il regarde et nous restitue dans sa complexité et ses ambivalences.
Il parvient avec subtilité, à travers le dispositif retenu et le charisme des acteurs, à donner une « représentation… de l’interdépendance entre la culture israélienne dominante et la ‘sous-culture’ palestinienne’ [terme renvoyant aux droits légaux et aux discriminations de fait qui sont ceux des citoyens arabes, considérés aujourd’hui comme des ‘ennemis de l’intérieur’] en exposant les processus qui façonnent l’opinion et la vision du monde des deux côtés », selon l’intention du réalisateur palestinien telle qu’il la formule.
Chroniques d’Haïfa-Histoires palestiniennes de Scandar Copti, trois ans après sa conception, agit en nous, spectatrices et spectateurs de 2025, comme un puissant révélateur de la tragédie historique en cours.
Laissons parler le cinéaste : le film date de 2022 et « ne traite pas directement ou indirectement du génocide et de son effet sur les Palestiniens de 1948 mais il montre comment des gens ordinaires, à travers la peur, la pression sociale et les récits intériorisés, apprennent à accepter l’inacceptable ».
Un film d’une intensité dérangeante à voir absolument.
Samra Bonvoisin
Chroniques d’Haïfa-Histoires palestiniennes, film de Scandar Copti, sortie le 3 septembre 2025 – Prix du meilleur scénario, Mostra de Venise, Etoile d’or, Festival de Marrakech 2024.
