Sophie : Si on veut que les enfants s’approprient les affichages, il faut qu’ils puissent les voir et les toucher. C’est pour ça que moi je privilégie au maximum les affichages à hauteur d’enfants. Je veux qu’ils puissent aller vérifier une couleur, une image… et parfois même, ça m’est arrivé, un mot. Mon idée c’est qu’ils puissent le faire sans avoir besoin de demander à l’adulte. Ca rend l’affichage vivant, utile au quotidien, et pas juste décoratif. En plus j’ai remarqué que c’est une décoration pour nous. Alors je ne néglige pas que ce soit important pour les parents par exemple de rentrer dans une classe bien décorée mais est-ce que le sens il doit pas d’abord être pour les enfants ?
Et vraiment, les affichages qui sont hauts, tu remarqueras qu’en fait les enfants les voient très rarement. Ils lèvent très rarement les yeux pour regarder des choses trop en dehors de leur portée. D’abord ils sont tout le temps en mouvement mais aussi leur monde c’est le monde proche, ce qui est autour d’eux. Le reste ça n’existe pas. Tu n’as jamais remarqué même en récré ? Ils cherchent quelqu’un du regard mais semblent ne pas le voir s’il est trop loin. C’est pareil pour ce qui est dans la classe : les petits se préoccupent de ce qui est sous leur nez. C’est pour ça que j’essaye de leur mettre les affichages sous leur nez. Les petits apprennent en manipulant, en mouvement, en observant leur univers proche. Mettre les supports à leur hauteur, c’est leur dire : « c’est pour vous ». Ou alors on dit que les affichages c’est juste pour nous, pour nous faire plaisir en tant qu’adulte.
Claire : Je comprends l’idée bien sûr tu as raison. Moi quand même en maternelle 90% des affichages c’est pour l’esthétique générale de la classe. Mais si on dit que les affichages font partie du package pédagogique alors oui, il faut que les enfants puissent les voir, les observer, même les toucher. Ceci dit, il y aussi un enjeu que ça dure tu vois. Moi j’aime bien quand dans l’année ils reviennent sur un truc qu’on a vu y’a des mois et que c’est l’affichage qui le rappelle à leur mémoire. Par exemple on met en affichage les couvertures des albums qu’on a lus et ils peuvent te dire en juin un truc qui fait référence à un album lu dans l’hiver juste parce que l’affichage a réactivé leur mémoire. Ou bien ils peuvent aussi chercher un support à la résolution d’une consigne scolaire. Un chiffre par exemple qui serait affiché.
Du coup, il faut aussi que les affichages soient durables tu vois. Or on sait bien que les petits peuvent déchirer ou gribouiller un affichage. Même quand c’est plastifié, les affichages à hauteur d’enfant s’abîment très vite. Ceux que tu vois que je mets en hauteur c’est ceux que je veux qu’ils restent longtemps dans l’année. Ou bien aussi ceux qui après vont être rendus aux familles. Par exemple ils font une peinture et on la met en hauteur quelques semaines ou quelques mois. Ca décore la classe, ça permet aux parents de les voir quand ils viennent chercher leur enfant, et ensuite on le met dans la grande pochette pour le rendre aux familles, en fin de période ou d’année. Mais du coup la production de l’enfant reste en bon état. En hauteur, ils durent plus longtemps et restent propres ça c’est une donnée certaine.
Et puis y’a aussi un truc, c’est que les choses qui sont en hauteur, je me dis que tout le monde peut les voir en même temps. Et ça aussi c’est parfois important. Au regroupement par exemple, tu peux très bien faire référence à une affiche et là il faut que tout le monde puisse la voir donc il est nécessaire qu’elle soit en hauteur. L’affichage tient aussi lieu de référence collective.
Le mot du chercheur :
En maternelle, la littérature montre l’importance de l’aménagement des espaces d’apprentissage. C’est donc une préoccupation forte des enseignant.es qui ne se traduit pas toujours par les mêmes priorisations. L’intérêt des controverses professionnelles, ce n’est pas de dire que Sophie, ou Claire, a davantage raison que sa collègue, mais de montrer que les manières de faire peuvent varier et répondre à des préoccupations qui ne sont pas hiérarchisées de la même manière. Rendre les supports pédagogiques accessibles aux élèves pour encourager leur autonomie ou mettre l’accent sur la durabilité du matériel sont autant importants. D’ailleurs dans les faits, Sophie et Claire font vivre dans leurs classes ces deux préoccupations. Ici la discussion s’est cristallisée autour d’une controverse qui permet de mettre à jour les intentions de l’une et de l’autre et de les resituer dans une activité professionnelle faite de choix qui appartiennent à celles et ceux qui sont du métier.
Frédéric Grimaud
