« Nous sommes passés de la gratuité des manuels scolaires pour les lycéens mise en place par la gauche en 2004 à un outil imposé par la droite régionale et bientôt unique. Celui-ci est décrié car il fragmente les connaissances, sans cohérence d’ensemble, où l’absence de hiérarchisation des informations ne permet plus la structuration d’un raisonnement ». Dans cette tribune, la conseillère régionale communiste Céline Malaisé revient sur un épisode de la rentrée qui fait grand bruit en Ile-de-France. « Certains le qualifient de spotify, de tik tok ou de scrolling scolaire », écrit-elle, revenant également sur les enjeux et l’histoire des manuels scolaires.
Une nouvelle guerre scolaire se déroule
La fronde gronde en Ile-de-France ! Une tribune signée par plus de 500 enseignants, chercheurs, écrivains et éditeurs s’oppose aux choix solitaires opérés par Valérie Pécresse, présidente de région, concernant l’éradication du manuel scolaire. Ensemble, ils dénoncent une « erreur pédagogique, sociale et démocratique ».
Quand Philippe Champy, ancien acteur de l’édition scolaire, publiait en 2019 un ouvrage consacré à la « révolution numérique » à travers les manuels scolaires intitulé Vers une nouvelle guerre scolaire, il avait vu juste ! Une nouvelle guerre scolaire se déroule. Elle vise à remplacer la démocratie scolaire, ou tout du moins les quelques foyers qui subsistent, et le souci de l’égalité par la recherche de l’efficacité, voire de l’efficience, et de la rationalité. En Île-de-France, elle se cristallise autour d’une plate-forme unique numérique hébergeant des manuels dits « libres » avec des contenus dits « granulaires » ou « capsules ».
Vision verticale et descendante
Ce choix fait sans concertation avec les enseignants et les parents d’élèves et sans le souci des élèves par Valérie Pécresse s’inscrit dans une stratégie baptisée « 100% numérique ». Elle fut menée par étapes, sans concertation, sans une vision globale et sans le point d’atterrissage annoncés.
Distribution de tablettes puis d’ordinateurs aux élèves de Seconde, raccordement des lycées au Wifi, installation de tableaux numériques interactifs opérée en quinze jours durant les vacances scolaires du printemps 2019 et qui, par conséquent, fit reposer sur les chefs d’établissement le choix (irréversible ?) entre manuels papier et manuels numériques… voici donc venu le temps de l’étape finale. La région Île-de-France éradique le manuel scolaire, qu’il soit papier ou numérique, avec la mise en place d’un outil numérique imposé. Cette nouvelle mise devant le fait accompli suscite, à juste titre, la colère qui s’organise et se fait entendre.
Outrepassant les compétences attribuées par la loi, la région Île-de-France et sa Présidente font ingérence dans la pédagogie. Avec cette vision verticale et descendante fascinée par la « révolution numérique », nous sommes donc passés de la gratuité des manuels scolaires pour les lycéens mise en place par la gauche en 2004 à un outil imposé par la droite régionale et bientôt unique. Celui-ci est décrié car il fragmente les connaissances, sans cohérence d’ensemble, où l’absence de hiérarchisation des informations ne permet plus la structuration d’un raisonnement. Certains le qualifient de spotify, de tik tok ou de scrolling scolaire.
S’attaquer à la liberté pédagogique des enseignants
Un tel choix effectué par un exécutif politique est loin d’être anodin. Il ne tient pas compte des réels besoins des enseignants tant il méconnaît leurs pratiques. Un des arguments convoqués pour justifier le passage à la plate-forme unique est la faible utilisation des manuels sans pour autant fournir d’éléments concrets. Et quand bien même, cet argument est révélateur tant il méprise la liberté pédagogique. A la fin du XIXème siècle, Ferdinand Buisson, professeur de sciences de l’éducation et directeur de l’Enseignement primaire, pose les 3 piliers de cette liberté pour les manuels scolaires : liberté de publier, liberté de choisir, liberté d’utiliser. Ils régissent toujours la place du manuel scolaire. Un manuel scolaire, dont la création révolutionnaire par Lakanal et Condorcet en 1792, s’avère, depuis près de 150 ans, contrôlé non par l’État en amont mais par les enseignants a posteriori. Critiquer, ringardiser, minimiser l’importance des manuels scolaires revient, en définitive, à s’attaquer à la liberté pédagogique des enseignants en actes !
Cette opportunité à la faveur de la « révolution numérique » dans l’enseignement de reprendre le contrôle sur les pratiques et les contenus et de caporaliser les enseignants, nous l’avons dénoncée, début 2023, lors de la passation du marché créant cette plate-forme unique. Remporté par l’entreprise Pearltrees, il s’agissait du plus gros marché français pour l’édition scolaire à hauteur de 18 millions d’euros de 2023 à 2027. Certaines clauses de ce marché nous ont alertés et nous avons sollicité le Ministre de l’éducation nationale de l’époque afin que le marché soit abandonné. En vain ! Pourtant, il permet à la région et à son prestataire d’accepter ou non un contenu. Ce choix discrétionnaire est synonyme de dérives potentielles. Une statistique d’usage étant prévue, on peut imaginer, que celle-ci pourrait déclencher la mise en œuvre de cette clause ou toute autre raison pourrait avoir la même conséquence. Nous avions également alerté sur la régionalisation de l’enseignement à travers cette plate-forme unique qui ébrèche de facto l’unicité des contenus d’enseignements qui doivent être les mêmes pour tous et partout sur le territoire de la République.
Un débat public sur les outils pédagogiques ?
Lors de sa conférence de presse de rentrée à la fin du mois d’août 2025, Valérie Pécresse a balayé d’un revers de main l’opposition au basculement vers cette plate-forme unique. Elle a expliqué que les enseignants avaient toujours le choix. Elle a omis de préciser que l’assèchement du budget régional pour les manuels papier et numérique créera un monopole de cette plate-forme. La Présidente de région a également réduit l’opposition à un courroux d’éditeurs qui « défendent leur beefsteak » alors qu’il s’agit véritablement d’un choix de société tant cette décision redéfinit le rapport aux savoirs scolaires et à celles et ceux qui enseignent.
La demande de moratoire sur les plateformes numériques portée par plus de 500 enseignants et professionnels des sciences de l’enseignement, de l’édition et de chercheurs doit être entendue. A l’heure où l’impact des écrans sur la santé des jeunes et que des politiques publiques anti-écran sont esquissées, il est plus qu’indispensable qu’un débat public se tienne avec la communauté éducative sur les outils pédagogiques. Ceux-ci doivent répondre véritablement aux besoins des enseignements et des élèves et respecter la liberté pédagogique des enseignants.
Céline Malaisé
Prolongement : Pearltrees vs Manuels : si on réorientait le débat ?
