S’il souligne la nécessité d’informer les familles, il met l’accent sur les facteurs qui fragilisent « la capacité parentale », « les pratiques éducatives familiales » comme l’augmentation des familles monoparentales et de la précarité. Dans ce contexte, il dénonce un « accompagnement social » qui « semble de plus en plus abandonné… par manque de moyens mais aussi par manque d’intention politique réelle… ».
Une action politique qui révèle des carences ?
La parution d’un guide « Bien grandir avec les écrans : des repères pour chaque âge » en cette rentrée scolaire 2025 2026 doit être saluée et analysée. Saluée car cela est censé fournir un cadre aux familles, aux parents ; analysée car il peut y avoir un ensemble de questionnements autour de cette question des écrans mis en perspective avec l’évolution de nos sociétés. En effet l’omniprésence du numérique, qui touche en particulier les adultes et une grande partie de la jeunesse, ne doit pas être analysée sans prendre en compte la concurrence mondiale autour de l’informatique, débutée dès les années 1980 et qui ne cesse de s’étendre depuis. Le monde du travail, concerné en premier par l’arrivée massive de l’informatique au début des années 1970-1980, a été suivi par une irruption dans les familles puis dans les relations sociales à partir des années 2000. C’est à ce moment-là que les équipements personnels sont devenus importants, mais aussi que les usages sont sortis du monde professionnel pour concerner l’ensemble de la vie quotidienne. Internet et Web, Moteurs de recherches, réseaux sociaux, smartphones, Intelligence Artificielle, toutes ces évolutions de notre environnement informationnel et communicationnel ont transformé l’organisation de la vie quotidienne et l’ensemble de la vie en société.
Une réponse opportune à des pressions médiatiques
Alors que certaines et certains évoquaient une nécessité d’un plan d’action urgent qui aurait été mis en sommeil, la publication de ces documents répond, en partie seulement bien sûr, aux préoccupations de ces spécialistes parfois alarmistes et même controversés. Entre interdire, surveiller, contrôler, certains tentent d’influencer les pouvoirs publics pour qu’ils accentuent leur action. Tandis que d’autres prônent une modération et une action plus d’accompagnement, en particulier des parents. La campagne de communication en cours a surtout un effet (sorte de fenêtre d’Overton) de diffusion d’une action désormais considérée comme essentielle en matière d’éducation. En d’autres termes, cela est fait aussi pour susciter une médiatisation et des débats autour des écrans et plus généralement d’Internet et de ses évolutions.
Une société à reconstruire ?
En 2010, nous évoquions la question du faire société, comme englobant celle du vivre ensemble, souvent évoqué à propos du déploiement des technologies informatiques et numériques. Aujourd’hui la question est encore plus vive, car les équipements étant généralisés, les usages sont au coeur des polémiques. La posture des parents est bien sûr celle qui a émergé progressivement au travers des observations concernant les usages du numérique par les jeunes. Ne nous y trompons pas, ce sont bien les adultes, nous, qui sommes en question. C’est bien le monde adulte qui a conçu, développé et encouragé ces développements. A regarder la place prise par les smartphones dans la vie personnelle et professionnelle des adultes, on comprend la pression qui s’exerce sur chacun. On ne peut s’étonner des usages si nombreux (les pratiques interstitielles – dans les transports…) et de cette transformation qui touche au coeur de la culture de nos sociétés. Accompagné par une montée en puissance des préoccupations individualistes, le développement de ces moyens s’appuie sur cette sorte de faiblesse ou de perméabilité culturelle personnelle.
Un thème et des approches controversées
Du côté de la recherche les polémiques sont vives. Dans un sujet de Franceinfo, sont mis en cause des travaux de chercheurs qui relativisent les impacts des écrans parce qu’ils sont financés, au moins partiellement par des entreprises. Par ailleurs d’autres proposent aussi une autre approche comme Anne Cordier qui écrit que « les élèves méritent mieux que l’interdiction de leur portable au collège », prône aussi un accompagnement et déplore « l’absence d’ambition éducative ».
Des outils disponibles
Bien plus précise, et développée que le guide du ministère, la plateforme d’accompagnement des parents vient enrichir ce guide. Elle propose deux axes, l’un concerne les écrans, le second la pornographie (on regrette qu’il n’y ait pas davantage de contenus sur les relations sociales en ligne, parfois problématiques). Proposant des outils et différentes activités (quizz, ressources), le site se situe comme outil d’accompagnement envers les parents. La pertinence des propositions, bien que discutée, est intéressante et demande à ce que chacun de nous s’y investisse.
Ne tombons ni dans la déploration, ni dans l’abandon, et saluons la mise à disposition d’outils pour tous. Malheureusement, il n’est pas certain qu’ils atteignent leurs cibles. On le sait bien dans les établissements scolaires, les parents auprès desquels on peut agir sont toujours les mêmes. Tenter d’informer et de partager des craintes (en s’appuyant même sur des enquêtes auprès des parents), ne suffit pas, l’accompagnement social est nécessaire, mais il semble de plus en plus abandonné… par manque de moyens mais aussi par manque d’intention politique réelle…
Une action parentale introuvable ?
Que ce soit le guide ou cette plateforme, la question est celle de la manière dont disposent les pouvoirs publics pour influencer les pratiques éducatives parentales. L’augmentation des familles monoparentales (ou en séparation) de même que la précarité de plus en plus importante d’une partie de la population sont deux facteurs qui fragilisent la capacité parentale. Plus globalement la fonction parentale a évolué au cours des trente dernières années, traduite par la baisse du nombre de naissances. L’accélération de la vie professionnelle, l’impératif de compétition sous-jacent à notre société libérale, sont, parmi d’autres, des facteurs qui modifient la possibilité d’une éducation parentale.
Quand les adultes ne sont plus disponibles, les écrans prennent la place. Quand les adultes sont captés par leurs propres écrans, les jeunes se trouvent dans un cadre de vie qui ne facilite pas la mise à distance des écrans. Alors que depuis 2013 et le premier avis de l’académie des sciences sur les écrans et la préconisation 3 6 9 12, on ne peut que constater la très faible influence des pouvoirs publics dans ce domaine, réactualisé en 2019, inclus dans le projet Territoires Numériques Educatifs (et le volet e-parentalité) et de nouveau mis en avant à cette rentrée. Faut-il interdire, contraindre bloquer et si oui comment ? Car outre que cette idée semble éloignée d’une véritable politique éducative, il semble que techniquement cela ne soit pas aussi simple qu’on le croit.
Bruno Devauchelle
