Bien que le sentiment de ne pas être entendu, d’être remis en cause dans l’exercice même du métier soit largement partagé, le recours à la grève n’est plus une évidence dans une profession qui a été largement sollicitée sur ce plan depuis de nombreuses années (depuis Allègre et le dégraissage du Mammouth en 2000). Le sentiment de déni de démocratie, renforcé par la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon, ne produit pas que de la révolte.
Le Café pédagogique est allé à la rencontre des manifestant•s dans les rues de Marseille où plusieurs dizaines de milliers de personnes ont défilé (un quart de la manifestation venait du secteur de l’éducation).
Paroles de lycéennes et lycéens
Le lycée Thiers était le lieu de rassemblement des lycéens mobilisés qui s’étaient retrouvés devant cet établissement dès six heures du matin.
Adèle en classe de première au lycée Thiers :
Nous sommes dans la continuité du mouvement du 10 septembre où les gens ont dit « on en a ras-le-bol, on va se soulever ». Ce n’est pas parce qu’on s’est fait gazer que l’on va s’arrêter. Le peuple est en colère. Le budget Bayrou c’est un foutage de gueule total, l’hôpital public croule, l’éducation nationale croule, et on nous dit « il va y avoir de nouvelles restrictions, on va renforcer le budget militaire. » On voit les riches s’enrichir, les pauvres s’appauvrir.
Nathanaël élève en première :
En tant que lycéen je voudrais un meilleur budget pour l’Éducation nationale, on ne peut plus travailler décemment, on n’a plus de moyens pour étudier correctement.
Malo élève en première au lycée Montgrand, syndiquée au Mouvement National Lycéen :
Je suis là aujourd’hui pour soutenir les lycéens de Thiers mais aussi pour défendre mes droits de lycéen et de futur travailleur.
Nous voulons dénoncer Parcoursup qui est basé sur un algorithme que nous ne connaissons pas, notre avenir dépend de quelque chose dont nous n’avons pas la connaissance, c’est injuste et inégalitaire, on pourrait avoir un meilleur moyen pour orienter les futurs étudiants. Nous sommes aussi contre la réforme du Bac Pro et nous demandons plus de moyens pour l’Éducation. Les profs absents ne sont plus remplacés. Il manque beaucoup d’AESH pour aider les élèves en difficulté. Il y a beaucoup moins de moyens pour les sorties culturelles. Certains locaux tombent en ruine ou contiennent de l’amiante…
Nous ne sommes pas d’accord avec la nomination de Lecornu comme Premier ministre. Lors des dernières législatives, il y avait une majorité NFP et on veut un Premier ministre du NFP, qu’importe le parti pourvu qu’il soit issu de ces rangs.
Thiers est le seul lycée à bloquer et nous allons nous retrouver à la manif.
Dans la manifestation.
Mon principal motif de mécontentement est le manque de moyens, l’école publique en souffre gravement. Nous avons l’obligation d’accueillir un certain nombre d’élèves possédant de très lourds handicaps (autismes sévères, trisomies lourdes) dans des classes qui ne sont pas adaptées et sans les personnels nécessaires. Cette situation de fait où nous avons une double casquette celle d’enseignant et celle d’éducateur spécialisé nous épuise. Suivre 22 élèves dans ces conditions c’est impossible. Nous en arrivons à avoir le sentiment de maltraiter ces enfants. Il faut de l’argent, des profs qui passent le concours, ouvrir les listes complémentaires. Actuellement tous les enfants pâtissent de cette situation et de notre épuisement.
Aujourd’hui dans notre école, une très grande majorité d’AESH est en grève, 40 % des PE sont grévistes. La mobilisation est difficile, nous sommes toujours sous le choc de l’absence de résultats des dernières grèves face à des gouvernements qui sont restés sourds ces dernières années.
Olivier, professeur d’Histoire-Géographie au lycée Saint-Charles à Marseille :
Je suis aujourd’hui dans la rue contre la dégradation de nos conditions de travail, le manque chronique d’assistances sociales, d’infirmières, de médecins scolaires et évidemment le gel du point d’indice. Nous avons la chance d’exercer avec un public scolaire socialement hétérogène et nous n’avons pas de difficultés particulières avec les élèves. Cette dégradation se concrétise par un manque de matériel, il faut attendre des semaines pour avoir un vidéo-projecteur en état de fonctionner, on a des classes à 35 minimum, il nous manque même des tables et des chaises… le prestige d’un métier se mesure à son salaire et il est évident que la fonction enseignante est tout à fait déconsidérée.
Cela démarre mal. Pour des raisons administratives je ne suis pas sûre d’être payée en septembre. Je ne suis pas seulement là en tant qu’enseignante mais aussi comme citoyenne engagée. Les gouvernements qui se sont succédé depuis une dizaine d’années ne sont pas à notre écoute, ils ont une politique très répressive et je n’ai pas envie de rester les bras croisés chez moi à ne rien faire. Je veux montrer mon indignation. Je constate que nous avons à faire à des exigences très importantes dans notre formation avec l’inscription au Master en plus du reste. Cela décourage une bonne partie des étudiants. Dans ma promo on a l’impression de ne pas être suffisamment encadrés. Les salaires ne sont pas attractifs par rapport au travail demandé, nous avons eu à faire à une série de ministres tous aussi peu impliqués les uns que les autres. Tout cela décourage les étudiants pour continuer dans cette voie. En ce qui me concerne j’ai un « héritage familial », c’est un métier que je veux faire depuis que je suis petite, c’est ce qui me plait malgré tout. Je pense être faite pour cela. Mais tout le monde n’est pas fils ou fille de profs et prêt à faire autant de sacrifices pour enseigner.
Cécile, instit puis professeure des écoles depuis 41 ans. Elle enseigne dans les quartiers sud de Marseille :
Comment ne pas faire grève quand les personnes au pouvoir sont si éloignées du terrain depuis si longtemps. Nous sommes fatigués de pas nous faire entendre, de ne pas être pris en compte sur le plan politique, de voir nos manifestations pacifiques dans la rue ne pas déboucher. Je continue mais je ne sais plus quoi faire.
Ma longue expérience m’amène à penser que l’administration n’est plus en lien avec les personnes qui sont sur le terrain tous les jours, la confiance est rompue. Le regard porté sur nous est trop vertical. Cela signifie par exemple qu’avec une classe de 29 élèves et des demandes d’intégration des familles (ce que je conçois tout à fait), la charge mentale est en nette augmentation. On avait l’habitude de la surcharge de travail, mais là c’est une nouvelle dimension qui s’ouvre à nous. Cela fait beaucoup pour nous qui voulons respecter nos valeurs, nos relations avec les parents, les enfants, tous ceux à qui nous devons le meilleur. Nous sommes empêchés au quotidien parce que nous sommes tout seul à faire face.
L’instabilité politique avec le refus de nommer quelqu’un d’autre qu’une personne venant de la Macronie, cette manière de réclamer des efforts aux plus démunis, aux travailleurs, cette façon d’épargner la finance, les très hauts revenus m’insupportent. Ce n’est pas cohérent, je ne peux pas accepter qu’une partie de la population ne se sente pas concernée par les difficultés du pays. Payer 2 % de plus par an sur un patrimoine qui a été multiplié par huit en dix ans, ce n’est pas la lune.
En tant que prof je voudrais qu’on nous laisse un peu plus d’autonomie pour conduire nos enseignements, les programmes sont trop chargés, il y a trop d’item à faire valider dans tous les sens. En tant qu’enseignant en sciences, il serait bon de renforcer l’histoire des sciences, sortir de la mythologie du chercher génial qui fait faire un bon spectaculaire en avant à l’humanité, mieux intégrer l’enseignement du français dans l’argumentation scientifique.
Malorie, professeure des écoles depuis quatre ans dans les quartiers sud de Marseille :
Je suis contente que l’on se mobilise, je suis là pour les rémunérations, les conditions de travail. Mes collègues de maternelle souffrent du manque d’ATSEM (personnels municipaux), elles ont plusieurs niveaux à gérer avec les tout-petits. Au sein de l’école on est toutes motivées et on s’active pour que les choses bougent. Par moi la priorité serait de recruter plus de personnels, plus d’AESH, de personnels municipaux. L’intégration ne peut pas se faire dans de bonnes conditions, cela devient de la maltraitance pour les enseignants, pour les enfants qui connaissent des troubles importants. La revalorisation de tous les salaires me paraît essentielle pour attirer de monde vers nos métiers.
Elisa et Marie- Ève école maternelle à Marseille centre :
Elisa : Cette année le RASED qui intervient chez nous à deux fois plus d’écoles à gérer que l’année dernière. Il en est de même pour la psychologue scolaire. On a de moins de solutions et d’aide pour les enfants en difficulté.
Marie-Ève : En tant que citoyenne ce n’est plus possible d’avoir à faire à un gouvernement qui n’écoute pas le peuple. Les plus pauvres sont toujours plus pauvres, les plus riches sont toujours plus riches. On va droit dans le mur.
Elisa : Je trouve que j’ai été bien accueillie dans la profession. Mais au niveau de la rémunération le compte n’y est pas. Je vois bien que mes collègues plus âgées avaient un meilleur pouvoir d’achat que le mien en début de carrière. Elles ont pu acheter leur logement pax exemple. Je gagne 2100 € nets par mois.
Marie-Ève : Je trouve que tout s’est dégradé depuis 20 ans, le salaire bien évidemment. Il y avait un maître E dans chaque école dans les quartiers nord, des maîtres PARE (plus de maîtres que de classes. Tout cela a disparu. Je comprends les collègues qui démissionnent.
Annie professeure de lettres à la retraite :
Pour moi, les retraités sont des actifs comme les autres. Notre pension n’est rien d’autre qu’un salaire (ou un traitement) continué qui est en lien avec notre statut de fonctionnaire. Ce n’est pas une allocation qui nous serait généreusement octroyée par charité. Les pensions devraient être de nouveau indexées sur les salaires. Cela serait une reconnaissance de ce lien entre les salariés actifs et les retraités.
Le débat sur les boomers m’irrite au plus haut point. Je ne sais pas trop de qui on parle. Avant de « profiter de ces richesses » comme on nous accuse aujourd’hui, nous avons contribué à leur création. Si la France a pu développer ce modèle social, c’est bien parce des salariés ont largement contribué à l’essor du pays. Qu’ils en bénéficient un peu aujourd’hui est un juste retour des choses.
Alain Barlatier
