C’est très difficile en CE2 et si tu lis toi tu peux donner des clefs de compréhension implicite
Nathalie : Ah je vois que pour ce texte à étudier, tu fais lire les élèves dans le moment où tu fais la passation des consignes. C’est une question qui m’a toujours taraudée et au fil des années j’ai changé plein de fois de posture. Est-ce que je dois lire moi ou bien faire lire les élèves ? Et depuis quelques années je priorise le fait de lire moi. Je sais bien qu’en CE2, on n’est plus en cycle 2, mais la lecture à haute voix reste un exercice exigeant. C’est vraiment difficile si on veut que les autres élèves comprennent bien le sens.
Et puis quand je lis moi-même, d’abord je transmets un modèle clair, je montre comment il faut lire. Y’a l’intonation, le rythme, l’articulation. Les élèves ont alors devant eux un niveau expert de lecture qui d’une part leur montre comment ça fait d’entendre quelqu’un lire et aussi bien sûr favorise leur accès à la compréhension du texte et tout ses implicites. Le texte que tu lis n’est pas facile on le voit bien. Les élèves doivent comprendre que les enfants dans l’histoire construisent une cabane sans que le mot cabane ne soit jamais prononcé. C’est très difficile en CE2 et si tu lis toi tu peux donner des clefs de compréhension implicite je pense. Ça permet à tous les élèves, y compris ceux en difficulté, de comprendre le texte sans être freinés par les hésitations d’un élève qui lit à haute voix.
Dans l’ensemble je préfère lancer la lecture avec ma voix
Et puis j’ai remarqué que lire à haute voix moi-même capte mieux l’attention, dans 100% des cas. La concentration des élèves on le sait est très fragile. Quand la maîtresse lit, ça garantit que tout le monde entend une version fluide et expressive du texte et ça nourrit aussi leur vocabulaire et leur compréhension. Mais c’est vrai que parfois je peux confier à un élève motivé des extraits plus courts ou bien des rôles précis. Mais c’est rare et dans l’ensemble je préfère lancer la lecture avec ma voix.
A part dans la classe, en vrai, quand est-ce qu’un enfant, et même un adulte, lit à haute voix ?
Katia : Je ne suis pas en total désaccord avec toi, même si c’est vrai, là sur la vidéo, ce sont les élèves qui lisent. En vrai ça dépend, je n’ai pas de règle générale mais j’aime bien faire lire les élèves, même en CE2 et même en REP, parce que c’est en pratiquant qu’on progresse. Cette règle résonne en moi, je ne sais pas pourquoi, et je veux qu’ils passent du temps à lire à haute voix dans ma classe. A part dans la classe, en vrai, quand est-ce qu’un enfant, et même un adulte, lit à haute voix ? Alors que c’est un exercice puissant qu’on doit faire plusieurs minutes par jour pour fluidifier ses compétences en lecture.
Justement je reconnais en voyant la vidéo que ce n’est pas toujours fluide ! Mais je pense qu’on ne peut pas attendre que la lecture soit parfaite pour la pratiquer devant les autres. C’est justement cette pratique qui la construit, sinon on ne ferait jamais lire les enfants à haute voix. Chaque tentative est une occasion d’entraînement et n’oublions pas aussi que lire devant les autres développe aussi la confiance en soi.
Je les guide beaucoup, je corrige, j’encourage
En tous les cas il y a plein de raisons de faire lire, dès qu’on le peut les élèves à haute voix. Là j’alterne les lecteurs pour que chacun ait l’occasion de participer mais en vrai je veille à adapter la longueur des passages à leurs capacités quand même. Je veux dire que l’élève qui a une lecture très bonne, et tu as vu il y en a quand même, et même plusieurs, eh bien je lui donne un passage important ou plus ardu. Les autres, ceux qui sont beaucoup moins fluides, je les guide beaucoup, je corrige, j’encourage. Ça prend plus de temps, mais c’est un investissement pour la suite à mon avis sur le long terme c’est payant.
Et puis je triche un peu aussi, quand je sais qu’il y a des choses qui vont être importantes pour l’exercice à faire après, comme là qu’ils doivent trouver que les enfants construisent une cabane, je reprends l’extrait et j’insiste tu as vu : « vous avez bien entendu ce qui a été lu hein, je répète … » et donc je lis aussi. Mais je ne veux pas avoir de journées sans lecture à voix haute.
Le mot du chercheur
Dans les recherches que nous menons, il y a régulièrement des controverses lorsque l’on évoque la question de la lecture. Des controverses parfois vives qui sont l’écho sur le terrain de controverses universitaires, scientifiques, voire politiques, sur cet enjeu fondamental de l’école primaire. Il est très important que les professionnel.les qui mettent en œuvre les méthodes de lecture aient leur mot à dire sur ces débats ; un mot issu de leurs pratiques professionnelles, une parole qui soit celle du travail réel. Même si tou.tes les enseignant.es n’ont pas le même avis. Je dirai même, à plus forte raison puisque les enseignant.es n’ont pas tou.tes le même avis !
Frédéric Grimaud
