Pas de ministre, mais un cap depuis 2017. Tant d’urgences pour l’école et de défis que rappelle dans cette tribune Yannick Trigance, conseiller socialiste régional d’Ile-de-France : l’attractivité du métier, l’inclusion, la mixité sociale et scolaire. « Répondre à ces défis, c’est également fixer un cap au navire « Education nationale » qui à l’évidence vaut bien mieux qu’une conférence citoyenne sur le temps de l’enfant : celui d’une redéfinition des finalités de l’école, de ses missions et de son fonctionnement afin d’assurer la réussite de tous les élèves en fabriquant du commun dans une vision éducative, citoyenne et républicaine et en permettant ainsi l’émancipation des générations de demain pour une société libre et démocratique » écrit-il.
Depuis le 9 septembre dernier, date de la chute du gouvernement Bayrou, l’Ecole de la République se retrouve avec une ministre « démissionnaire ». Une ministre « démissionnaire » déjà citée dans les potentiels successeurs de Pierre Moscovici qui quittera la Cour des Comptes au début de l’année 2026.
De fait, il n’y a plus de capitaine à bord du navire « Education nationale » ? navire sur lequel est embarquée la bagatelle de 12 millions d’élèves et près de 900 000 enseignants.
Plus de capitaine, plus de cap, plus de destination : notre école navigue à vue, maintenue à flots grâce au professionnalisme et à l’engagement des personnels soucieux de sauver leurs élèves de la noyade en écopant autant qu’ils le peuvent.
C’est dire combien la place de l’éducation dans notre société et jusqu’au plus haut de l’Etat est aujourd’hui considérablement affaiblie et dévalorisée. Il n’est que de constater l’incroyable succession des ministres de la rue de Grenelle depuis 2022 : pas moins de 6 ministres en l’espace de trois années, soit une durée moyenne d’exercice de 6 mois, pas même une année scolaire complète !
Relégué au rang de monnaie d’échange, de compensation, de petits arrangements entre les différentes sensibilités politiques en place depuis 2017, le poste de ministre de l’éducation subit en première ligne les contrecoups d’un chaos dont aujourd’hui encore l’issue reste plus qu’incertaine.
La politique éducative en est alors réduite à des annonces sans cohérence aucune, à des « coups de com’ » teintés d’un conservatisme assumé – l’uniforme à l’école, les groupes de niveaux, l’orientation dès la maternelle… – ou encore à des mesures déjà existantes comme l’interdiction des portables ou les Maisons des parents, tout cela en absence de toute considération pour les personnels qui au quotidien s’évertuent à garantir pour chaque élève un parcours scolaire sous le signe de la réussite et de l’émancipation.
Les ministres défilent, notre école souffre mais nos enseignants tiennent la barre -pour combien de temps encore ? – dans un océan d’abandon voire de maltraitance comme l’actualité récente vient dramatiquement de nous le rappeler avec le suicide de Caroline Grandjean, cette jeune directrice d’école victime de harcèlement fémophobe qui a mis fin à ses jours le 2 septembre dernier.
Et pendant que ce tourniquet ministériel fonctionne à plein régime, les grands défis que l’école doit affronter demeurent.
Défi de l’attractivité du métier tout d’abord. Une récente enquête syndicale révèle que si 91% des enseignants aiment leur métier, 77% ne le conseilleraient pas à un proche et 1 personnel sur 3 envisage de le quitter. Avec 1700 places vacantes à la session de recrutements 2025 et l’annonce par la ministre elle-même de 2500 enseignants manquant devant élèves le jour de la rentrée, on mesure l’ampleur du sujet.
Tant que nos enseignants seront parmi les moins bien rémunérés des pays de l’OCDE -un enseignant français travaillant depuis 15 ans perçoit 16% de moins que ses collègues européens -, les moins formés avec des classes les plus chargées en effectifs – 22,2 élèves par classe contre 19,3 dans l’union européenne -, la pénurie d’enseignants ne pourra aller qu’en s’aggravant.
Défi de l’école inclusive ensuite quand le nombre de postes d’AESH – accompagnants d’élèves en situation de handicap – demeure largement insuffisant – 140 000 à ce jour pour 521 000 élèves en situation de handicap scolarisés -, leur formation et leur niveau de salaire proches de l’indigence et leur statut particulièrement précaire. Une inclusion scolaire qui pâtit également d’un déficit chronique en matière de personnels de santé avec un infirmier pour 1000 élèves, un psychologue pour 1500 élèves et un médecin scolaire pour … 13 000 élèves.
Défi de la mixité sociale et scolaire enfin, véritable déni du Président de la République et de ses ministres de l’éducation depuis 2017. Cette « bombe à retardement » pour notre société renvoie à un véritable projet de société et pose des questions aujourd’hui sans réponse.
Combien de temps accepterons-nous que l’enseignement privé sous contrat – financé à hauteur de 73% sur les deniers publics sans contrepartie aucune – opère un tri social en accueillant 40% d’élèves issus de milieux très favorisés et seulement 18% d’élèves issus de milieux défavorisés, quand dans le même temps l’enseignement public accueille 19% d’élèves issus de milieux très favorisés et 42% d’élèves défavorisés ?
Quand prendrons-nous conscience que la mixité sociale et scolaire est la condition même d’une société de l’altérité, de la coopération et de la fraternité et que l’Ecole ne peut transmettre une appartenance commune à notre République sur des processus d’exclusion et de ségrégation ?
Quand traduirons-nous politiquement le fait que cette même mixité passe d’abord et avant tout par une réhabilitation qualitative des conditions d’enseignement au sein de notre école publique, de la maternelle à l’université ?
Répondre à ces défis, c’est également fixer un cap au navire « Education nationale » qui à l’évidence vaut bien mieux qu’une conférence citoyenne sur le temps de l’enfant : celui d’une redéfinition des finalités de l’école, de ses missions et de son fonctionnement afin d’assurer la réussite de tous les élèves en fabriquant du commun dans une vision éducative, citoyenne et républicaine et en permettant ainsi l’émancipation des générations de demain pour une société libre et démocratique.
Yannick Trigance
