Comment la star, nommée George Fahmy, idole du public égyptien, va-elle se comporter face à une commande officielle des autorités l’enjoignant d’incarner le Président Sissi dans un film de propagande ?
Né à Stockholm en 1972 d’une mère suédoise et d’un père égyptien, le réalisateur, formé aux Beaux Arts, passé avec brio par le graff de rue et le documentaire engagé, poursuit ici sous une forme tragi-comique l’exploration originale d’un genre classique, le polar noir, avec le dernier volet d’une trilogie , entamée avec Le Caire confidentiel (2017) suivie par La Conspiration du Caire (2022), deux fictions lui ayant valu large reconnaissance, prix, succès critique et public.
Age d’or du 7ème Art, visage contemporain d’un film égyptien
D’entrée de jeu, Tarik Saleh nous annonce la couleur : l’affiche (un homme au visage crispé sous la menace d’un revolver pointé sur la tempe) et le générique font défiler des reproductions dessinées aux teintes criardes et aux contours noirs épais des vedettes de comédies et de mélodrames populaires propres à la grande période du cinéma égyptien des années 50 et 60. Outre cet héritage mythique, l’auteur revendique l’influence fondatrice de grandes figures hollywoodiennes comme Billy Wilder ou Fritz Lang, inventeurs de formes aptes à restituer les rêves d’Européens venus travailler aux Etats-Unis pour fuir la menace du nazisme ; des créateurs d’œuvres maitrisées traduisant aussi les désillusions face à l’oppression d’autres dérives et distorsions des libertés.
Avec Les Aigles de la République, Tarik Saleh récuse le terme de ‘thriller politique’ souvent attaché à ses précédents films tant le script, et sa mise en œuvre, jouent sur plusieurs tableaux et glissent d’un registre à l’autre, en même temps que se précise le motif essentiel jusqu’au vertige. Le ‘pharaon’ du cinéma égyptien (Fares Fares, acteur fétiche, ami et complice), éternel séducteur en crise qui tente de continuer à dorer sa statue, de gaffes en bouffonneries comiques, ne bascule-t-il pas insensiblement au point de nous apparaître comme un allié consentant du pouvoir, héros pathétique d’une fiction boursouflée à la gloire du régime et de son tyran ?
Vérités et mensonges, fictions au risque du réel
Rien n’est simple pour l’idole qui fait habituellement se soulever les foules d’admiratrices et d’admirateurs, à son passage et la gente féminine se pâmer à ses pieds.
Au début nous sommes en terrain connu : un homme et une femme à bord d’une automobile ; la caméra élargit le champ de vision. Quelques minutes d’un tournage dans des studios au Caire. Bientôt nous découvrons que l’essentiel du film de Tarik Saleh se déroule sur des plateaux en studio, dans des intérieurs familiers ou quelques palais et des allées du pouvoir ; quelques plans en extérieur complètent le cadre de l’action (rues du Caire, grande place pour parade militaire, désert pour exécution sommaire, amphithéâtre géant pour projection officielle).
Des décors dans lesquels se démène le protagoniste que la caméra ne lâche que rarement. George vacillant peu à peu aux abords du pouvoir dont il prétend, fanfaron, n’avoir que faire en tant que comédien réputé.
George et ses femmes. Toutes plus jeunes que lui à l’exception de son épouse reléguée avec son grand fils dans un appartement dont il a la clé. Un homme faillible, absolument pas enclin à remettre en cause son statut de mâle machiste, bien installé dans le système patriarcal.
Et pourtant, plusieurs des jeunes femmes séduites ont pour certaines un potentiel comique ou une adhésion naïve aux schémas de domination au point que ces personnages féminins font vaciller puis voler en éclats (du rire aux larmes) le machisme du séducteur au bord de la faillite, sexuelle notamment ; des figures féminines finement incarnées par des comédiennes comme Chedien Dabis, Lyna Koudri ou Donia Massoud en épouse tour à tour résignée et révoltée ou encore Zineb Triki en épouse ambivalente d’un général superviseur du film en cours et femme insaisissable, mystère inquiétant, sang froid implacable.
Entouré de sa bande, ‘Les Aigles de la République’ comme ils se surnomment entre eux, George perd pied, happé peu à peu par la lumière et les ors émanant des pouvoirs politiques, militaires et religieux…et autres acteurs du contrôle des images du film et du bureau de la censure. Faux-semblants, pièges et chausse-trappes en tous genres se multiplient. A l’exception de la constance du Dr Monsour (Amh Waked), homme de l’ombre attaché au tyran, surveillant zélé du contenu des images filmées et de leur conformité à l’objectif de propagande : il est le seul à dire toujours la vérité, la voix du maître.
George s’y cogne brutalement. Lorsque la réalité fait irruption avec violence au cœur de l’artifice.
Dans les rouages de l’engrenage tragique
Comment ruser encore, prendre le temps de jouer et de croire au mentir vrai ? L’étau se referme a fortiori lorsque George trouve son épouse en pleurs derrière la porte de l’appartement qu’il cherche à ouvrir avec les clés du trousseau qu’il a toujours en poche, après l’enlèvement à domicile de leur fils. En danger de mort.
Certes nous assistons sur la grande place à une parade militaire impeccable et à la tentative d’assassinat du président actuel par des militaires du Djiad islamiste (saisissante figuration de l’attentat qui a coûté la vie le 6 octobre 1981 au président égyptien Anouar el-Sadate et conduit au massacre qui s’en suivit, une figuration perturbante se télescopant avec les conditions d’accession au pouvoir du général el-Sissi par un coup d’Etat le 3 juillet 2013). Mais les frontières se brouillent. Nous ne savons plus à quelles images nous fier. Nous sommes perdus. Comme George, si proche du pouvoir, si loin de lui-même.
Mise en scène de la soumission, absence à soi, vérité humaine
Les partis-pris de Tarik Saleh se conjuguent pour créer un univers de plus en plus étouffant, en particulier par les choix de lumière (Pierre Aïm à l’image) et la conception des décors intérieurs : couleurs crème dominantes, lumières souvent blafardes ou aveuglantes, comme si les projecteurs braqués sur le héros ne laissaient place à aucune zone d’ombre, à aucun moment d’intimité avec lui-même, ce que le montage elliptique (monteur : Theïs Schmidt) fabrique également, au diapason de la fuite en avant du protagoniste qui ne sait plus (à) quel jeu il joue.
Nous-mêmes percevons ces milieux clos sans représentation du peuple égyptien ni évocation des conséquences funestes de l’oppression et de la tyrannie. A l’exception notable de l’expérience dramatique – filmée de loin dans le désert sous une lumière grise – lors de la confrontation (et unique étreinte) de George avec son fils retrouvé devant des militaires en armes, tout (ou presque) est perçu du point de vue du ‘pharaon’ dans le vertige de la chute, sous la pression insistante d’une tyrannie insidieuse, vidant progressivement le script du film, l’acteur et la création de sève, de vie.
Pourtant Tarik Saleh n’abandonne pas son personnage et nous soumet avec empathie à la confusion dans laquelle il s’enlise à travers ce va-et-vient continuel entre fictions et réalité qui peut gagner nos têtes également. Nous nous interrogeons : à quel moment est-ce la fiction tournée sous la contrainte ? A quel moment est-ce la fiction qui nous raconte l’histoire d’un homme, comédien talentueux et star adulée, séducteur en crise frôlant le dépôt de bilan, père de famille aux abois ? Est-ce cet homme-là que nous voyons se débattre et céder in fine à la tentation de la richesse et de la gloire au service de la force ?
Sur-lignage, parfois pesant, de certaines séquences par la musique mélodramatique du grand compositeur Alexandre Desplat, surabondance des faux semblants et des ‘effets de miroirs’ amenuisent le propos. Il n’empêche. L’auteur pose à sa façon dérangeante une question à la fois esthétique et éthique.
Il interroge ici la responsabilité du cinéaste habité par le désir d’approcher, en filmant, la réalité de l’Egypte aujourd’hui, un pays qu’il a dû quitter sans y revenir depuis ce jour gravé dans sa mémoire de grande parade militaire en 2015 où ‘on [l’] a jeté dehors’.
‘Avec l’art, il faut trouver une vérité humaine qui dépasse le cadre politique et la péremption d’une opinion’. Un objectif ambitieux. Une mission accomplie avec Les Aigles de la République.
Samra Bonvoisin
Les Aigles de la République, film de Tarik Saleh-sortie le 12 novembre 2025 ; Sélection officielle, Compétition, Cannes 2025.
