« Comment ne pas percevoir l’autre comme une menace, mais comme un autre soi-même ? Apprendre à vivre ses émotions est une chose compliquée, d’où l’importance de se saisir des occasions qui s’offrent à nous pour faire réfléchir les élèves sur ce qui se passe en eux lorsqu’ils se disputent pour un regard » écrit Nicolas Grannec dans sa chronique « Un CPE ne devrait pas dire ça ».
« Il m’a mal regardé » ! Dans la plupart des conflits que je dois régler entre les élèves, la question du regard est celle qui revient le plus fréquemment dans leur bouche. Lorsque je leur demande que signifie « regarder mal », les réponses apparaissent souvent confuses, les élèves ne parviennent pas à m’expliquer clairement ce que cela signifie. Les uns me disent qu’il s’agit d’un regard qui va de haut en bas, d’autres d’un regard insistant qui ne les quitte pas des yeux.
J’aimerais comprendre ce qu’il se passe à l’instant où les regards fusionnent et se transforment en colère. Ilaria Gaspari, dans son petit manuel philosophique, revient sur le sens étymologique de l’envie. Il signifie « regarder de travers », « regarder en biais » : « Le regard tordu de l’envie illustre un thème archétypal, très ancien : l’idée que les yeux peuvent irradier un enchantement potentiellement destructeur – comment ? Par la simple puissance d’un désir anéantissant » (Petit manuel philosophique, p. 137). Elle ajoute qu’il existe une expression perse qui pourrait littéralement se traduire par « l’œil salé » : l’œil qui peut blesser. L’envieux devient l’esclave de ses propres yeux, il regarde de travers, il regarde mal : « en bref, il n’arrive pas à ne pas regarder » (Petit manuel philosophique, p. 139).
Peut-être est-ce de ce regard destructeur que me parle les élèves ? L’envie d’être à la place de l’autre est-elle la source des conflits entre les élèves ? Je repense à un conflit que j’ai eu à gérer dès le début de l’année dans une classe de 5e. Une nouvelle élève a vite été prise pour cible par deux autres filles de la classe. Conflit difficile à gérer car tout se passait par des jeux de regard. Je n’avais pas d’éléments tangibles sur lesquels j’aurai pu m’appuyer pour tenter de le résoudre. Avec le recul, je me dis que l’envie était peut-être l’origine de cette mésentente entre ces trois jeunes filles.
Faut-il pour cela passer par une éducation à la vue ?
La place du regard dans les conflits entre élèves doit nous amener à réfléchir à la manière d’apprendre à chacun à accepter l’autre dans ses différences. Faut-il pour cela passer par une éducation à la vue ? Edward T. Hall a montré dans La Dimension cachée que savoir se servir de ses sens n’est pas inné : « Le sens de la vue, le dernier qui soit apparu chez l’homme, est aussi de beaucoup le plus complexe. Les yeux fournissent au système nerveux une beaucoup plus grande quantité d’information que le toucher ou l’ouïe et selon un débit beaucoup plus rapide (…). Les yeux passent en général pour la source majeure d’information que possède l’homme. Mais si importante que soit leur fonction de « pourvoyeurs » d’information, nous ne devons pas méconnaître leur rôle informatif propre. Car un regard peut aussi punir, encourager ou établir une domination. La taille des pupilles peut traduire l’intérêt ou le dégoût » (La Dimension cachée, pp. 87-88).
Comment aider les élèves à ne pas se laisser envahir par ce que les yeux donnent à voir ? Comment ne pas percevoir l’autre comme une menace, mais comme un autre soi-même ? Apprendre à vivre ses émotions est une chose compliquée, d’où l’importance de se saisir des occasions qui s’offrent à nous pour faire réfléchir les élèves sur ce qui se passe en eux lorsqu’ils se disputent pour un regard. L’important est « de modifier progressivement la manière dont on est affecté par les choses extérieures afin d’être déterminé à autrement désirer et donc à agir autrement » (Julie Henry, Spinoza, une anthropologie éthique, p. 268). L’important serait donc d’aider les élèves à ne pas se laisser tromper par les apparences, par ce que le regard transforme en menace ou en danger, et qui nous pousse à vouloir détruire. Une éducation au regard viserait à leur apprendre à passer d’un regard méfiant à un regard ouvert à la découverte de l’autre. Après tout, les yeux ne sont-ils pas le miroir de l’âme ?
Nicolas Grannec*
*nom d’emprunt
[Un CPE ne devrait pas dire ça] « Le commun ne se décrète pas : il se tisse patiemment »
