« Chez un élève, l’accès à la conscience se situe au moment où il perçoit qu’il peut parvenir à un début de compréhension de ce qui se passe, mais aussi de sa place et de ce qui lui est possible d’infléchir dans ce qui se passe » écrivent-ils.
La Déclaration universelle de droits de l’homme et la Constitution garantissent la liberté de conscience.
Que fait-on pour éveiller les consciences à l’école ? Qu’est-ce qui est mis en œuvre durant un parcours scolaire pour permettre l’accès de chaque citoyen à la conscience ? Que devient un humain qui n’a pas ou trop peu été dans les conditions de pouvoir se forger sa propre conscience ?
Mais, qu’est-ce que la conscience ? Quand et comment en parle-t-on dans le parcours scolaire ? Cette notion recouvrant différents plans peut être abordée de bien des façons à l’école, et à propos de nombreux évènements.
Les différents aspects de la conscience
Les origines du terme conscience du latin conscienta, apparenté à scientia (connaissance), attestent de son lien avec la connaissance… Avoir conscience de quelque chose, c’est être informé du sujet, savoir ce dont il s’agit et être en capacité de se situer. La conscience concerne l’organisation cognitive et psychique de l’être humain. Elle lui permet d’associer une connaissance abstraite et d’expérience à une estimation de la place et de la valeur de ses actes. L’humain est défini comme étant un être conscient et doté d’une conscience. C’est ce double aspect d’être conscient et doté d’une conscience qui est réputé différencier l’homme des autres êtres animés.
La conscience d’un phénomène n’est pas seulement une connaissance. C’est une compréhension vécue de ce qui se passe en soi et autour de soi. C’est une perception sensible des effets en termes d’enjeux de valeur et de sens. D’où le lien entre connaissance et conscience posé par Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », Pantagruel, II, 8.
Au plan relationnel, le fait d’être doté d’une conscience oblige à la prise en compte et au respect d’autrui en tant que radicalement singulier et autre. Le respect repose sur la conscience de la valeur singulière de chaque vie humaine, quel qu’en soit l’état.
Au plan social la conscience implique chez un humain l’anticipation et la responsabilité des conséquences de ses actes, tant au plan personnel que collectif. C’est par l’accès à la conscience qu’il y a passage de l’être de nature régi par des instincts et des nécessités à l’être de culture se dirigeant par des choix de sens et de valeurs.
Ce plan des valeurs est celui de la conscience morale, permettant de différencier les registres du bien et du mal et d’intégrer les fonctions de la loi, des conventions et des normes. Cela nécessite l’élaboration de repères de valeurs permettant de juger de la valeur morale des agissements, dans un environnement, un contexte, une fonction.
Au plan éthique, être doté d’une conscience implique la capacité d’une personne, à juger « selon sa conscience », au regard de sa propre hiérarchie de valeur et de sens, et pas seulement au regard de la morale, de la norme ou de la loi en vigueur. Cette conscience éthique ouvre au jugement « en conscience », Elle est l’« Instance intérieure la plus intime d’où s’origine la capacité à témoigner « selon sa conscience » (F. Julien 2018). La liberté de conscience réside dans le fait d’être en mesure d’agir et de s’engager librement selon son propre jugement et sa propre dynamique d’existence.
Au plan psychique, être doté d’une conscience permet d’avoir une connaissance de la valeur de ses états émotionnels et des actes qui en découlent. Elle permet de se sentir exister, d’être présent à soi-même et aux autres. « Agir en conscience » c’est opérer en toute lucidité, de façon authentique, choisie, engagée et responsable. C’est se situer, en vérité et pleinement, dans le fait de chercher le point d’équilibre permettant une vie juste et viable pour soi et pour autrui.
Le difficile accès à la conscience
Le vécu d’une situation ou l’écoute d’une parole peut « faire sens » et être directement en phase avec l’état de conscience d’un élève ou d’un groupe. Ce qui est observé ou entendu produit une signification au regard d’une clé de connaissance acquise, d’une expérience vécue ou d’un registre de valeurs partagé. L’évocation d’un évènement peut aussi « ne pas faire sens ». L’évocation se situe alors hors du registre de compréhension et plus globalement hors du registre de conscience d’un élève. Il ne peut accéder à l’idée de l’existence possible du phénomène, qui reste pour lui impensable.
La conscience résulte d’un travail d’élaboration
La conscience de l’être doté d’une conscience n’est ni « donnée » ni transmise. Elle résulte d’une élaboration par chaque humain, tout au long de son parcours d’existence. Cette mise en travail de la conscience s’opère par les dérangements, les altérations du mode habituel par lequel un élève appréhende un type de phénomène. La perturbation l’alerte, lui révèle et lui dévoile l’existence cachée d’un sens et d’une valeur particulière ignorée. Elle interpelle son jugement personnel et elle l’engage à comprendre et à se positionner autrement, à changer de regard et de mode de compréhension.
Chez un élève, l’accès à la conscience se situe au moment où il perçoit qu’il peut parvenir à un début de compréhension de ce qui se passe, mais aussi de sa place et de ce qui lui est possible d’infléchir dans ce qui se passe. C’est à ce point de commencement où l’élève marque son histoire d’un choix que se joue pour lui l’ouverture d’une possibilité liée à son propre engagement. La prise de conscience est une appropriation aux deux sens de « faire sien » et « rendre propre à », en s’engageant dans un changement de mode d’être.
L’accès à la conscience résulte d’un travail d’élucidation des évidences qui passe par une déconstruction des défenses et des aveuglements au moyen d’un évènement venant perturber les perceptions et compréhensions habituées.
Il y a « prise de conscience » quand ce qui était inapparent s’impose à soi comme un incontournable ayant du sens, du poids et de la valeur, au regard des enjeux de ce qui risque de se passer de désirable ou de redoutable, si on le prend ou pas, en compte. Il y a prise en considération de certains aspects qui prennent une valeur particulière parce qu’apparaissant sous un éclairage nouveau.
Que serait une pédagogie de l’accès à la conscience ?
Ce serait une pédagogie active, car la conscience n’est pas seulement une connaissance, c’est un rapport avec le vécu, avec l’expérience. Pour accéder à la conscience, il faut une pédagogie de l’appropriation en associant un questionnement de l’élève sur le sens et sur les enjeux de ce qu’il fait en apprenant quelque chose et sur ce à quoi ça sert. Pour un enseignant, il s’agirait de vérifier le sens et la valeur de ce qui est enseigné auprès des élèves en termes d’enjeux et d’impacts pour repérer s’il y a des choses qui bousculent certains élèves au sein d’une classe, alors que pour d’autres, ça leur passe complètement à côté ou au-dessus.
Ça suppose de modifier le rapport au temps de parole donné aux élèves. Ça suppose aussi de faire place au travail d’élaboration personnel et pas seulement de se conformer à ce qui est attendu de soi quand on est élève. Une élaboration personnelle ne pouvant être dissociée d’une élaboration collective, ce n’est donc pas séparer la connaissance du vécu et de l’agir, mais trouver des modes d’articulation.
Les élèves qui s’opposent et même qui perturbent sont-ils au fond plus conscients que d’autres ?
Ils sont plus ou moins conscients de leur pouvoir. Parfois, ils dérangent pour se rassurer sur leur propre capacité d’exister, afin de ne pas être noyés dans quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Ce dans quoi un élève est pris quand il perturbe devrait être interrogé et travaillé. C’est en ce sens que les élèves qui perturbent et qui s’opposent représentent une ressource de compréhension.
Mais le problème de l’opposition, c’est que c’est une contre-dépendance. Ce n’est pas une conscience qui libère, mais une conscience dans laquelle on s’enferme, un mode d’être où on est totalement enfermé, isolé, et dont on ne peut sortir seul. Les élèves dans la contre dépendance ne sont pas eux, ils sont le contraire de ce à quoi ils s’opposent. Il faut aider les élèves dans la contre-dépendance à découvrir ce qu’est la liberté.
L’Institution a-t-elle une conscience ?
C’est une question difficile parce que c’est compliqué pour une institution d’être dans une préoccupation éthique : une institution, ce n’est pas une personne. Pour qu’une institution s’oriente vers cette possibilité de permettre l’accès à la conscience de chacun de ses membres, il faudrait qu’elle « fasse institution ».
Une institution, ce n’est pas une organisation, c’est un rassemblement de groupes et de personnes qui œuvrent pour une finalité commune. Or, l’Éducation Nationale n’est pas une institution, c’est une entreprise, une machine, un système. Il faudrait, pour qu’elle fasse institution, qu’elle reconnaisse la place de chacun en tant que corps et en tant que personne la constituant. Il faudrait qu’elle donne la parole aux différents membres pour qu’ils la constituent en institution et qu’elle soit à l’écoute de leurs paroles
Or, l’école actuelle n’est inclusive que dans le système auquel elle appartient qui est un système marchand néolibéral. Elle ne fait pas institution pour, contrairement à ce qu’elle dit, libérer les personnes. Elle est une organisation qui a pour but que le système marche.
Ce qui révèle l’Éducation Nationale en tant que « machine à enseigner », c’est le nombre de harcèlements dans l’institution scolaire. Le harcèlement est l’image même du rapport de pouvoir dans l’assignation d’autrui à son propre regard. Pour exister, le harceleur, doit soumettre autrui afin de montrer son pouvoir et sa force. Les protocoles, les notes, la compétition sont de cet ordre.
Pour ouvrir à la conscience, au sens d’un être de conscience, il faudrait que l’Éducation Nationale se construise en tant qu’institution faisant place à l’humain de chacun de ses membres. Pour moi, l’Éducation Nationale est un système, mais pas une institution. Quand tu as une vraie équipe à l’intérieur d’une école, l’école peut faire institution. Mais au plan national, nous sommes bien loin d’un fonctionnement en « communauté éducative ».
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
