L’histoire de l’école républicaine est faite d’âpres combats menés pour arracher l’individu aux tutelles qui prétendaient orienter son destin. Parmi eux, celui mené par Émile Combes, président du Conseil entre 1902 et 1905, demeure une leçon brûlante d’actualité pour qui croit que l’école a encore une vocation émancipatrice. Porté par le « bloc des gauches », il fit de l’école le champ de bataille décisif de ce que l’historien Émile Poulat a appelé la « guerre des deux France ». En affranchissant l’école des congrégations réputées obscurantistes.
« Ce n’est pas à la religion que nous nous attaquons, mais à ses ministres, qui veulent s’en faire un instrument de domination »
Ancien séminariste devenu « bouffeur de curés », Combes ne nourrissait aucune haine contre la foi elle-même. « Ce n’est pas à la religion que nous nous attaquons, mais à ses ministres, qui veulent s’en faire un instrument de domination », résumait-il dans une formule limpide. Or c’est justement sur l’école, considérée comme le lieu naturel du formatage des esprits, que l’Église comptait pour fragiliser, voire détruire à terme, la République. Elle usait pour cela des congrégations enseignantes.
Celles-ci n’étaient pas de simples communautés vouées à la prière. Elles formaient des institutions puissantes, hiérarchisées, largement soumises à l’autorité du pape, ce qu’on appelait « l’ultramontainisme » ; et, surtout, elles disposaient d’un maillage serré d’institutions scolaires. Leur rôle éducatif concurrençait directement la jeune école publique. A l’instar des préconisations de l’Église catholique au tournant du XXème siècle, leurs enseignements rejetaient la science moderne, condamnaient le libéralisme, le socialisme et la liberté de conscience. L’encyclique Quanta cura et le Syllabus de Pie IX, qui proscrivaient le divorce, la démocratie et la séparation du politique et du religieux, en donnaient la ligne politique. Aux yeux des républicains, ces congrégations constituaient donc l’avant-garde d’une réaction cléricale qui menaçait la République jusque dans ses fondements. En somme, les congrégations constituaient l’ennemi objectif de la République et, partant, d’une vision émancipatrice de l’école.
« En dégageant l’école de la chape de plomb religieuse, Combes a permis qu’y fleurisse l’esprit critique, condition première de l’émancipation »
Replaçons-nous dans l’Histoire : à la suite de l’affaire Dreyfus, moment de radicalisation réactionnaire d’une partie du catholicisme français, Émile Combes devient président du Conseil et décide de rompre avec la complaisance à l’égard des congrégations religieuses. Plus de dix mille établissements congréganistes ferment alors, et trente-mille religieux choisissent de s’exiler.
Pour Combes, il ne s’agissait nullement de remplacer un dogme – catholique – par un autre – républicain – fusse-t-il considéré comme plus progressiste. Car, si la phrase de Buisson est bien connue, « le premier devoir de la République est de faire des républicains », elle est souvent tronquée sinon mal comprise. Précisément, « on ne fait pas un républicain comme on fait un catholique » ; pour faire un républicain, « il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit […] et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas de la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef, quel qu’il soit, temporel ou spirituel » : bref, tout le contraire de la transmission de dogmes imposés par le haut. En dégageant l’école de la chape de plomb religieuse, Combes a permis qu’y fleurisse l’esprit critique, condition première de l’émancipation. En cela, son anticléricalisme était un humanisme reposant sur la conviction que l’humain pouvait choisir son propre destin.
Aujourd’hui encore, cette intuition garde toute sa pertinence. Certes, la République s’est apaisée dans son rapport à l’Église. Mais d’autres tensions traversent l’école : contestations des savoirs scientifiques, résurgence des tentations complotistes, pressions communautaristes, retour du religieux et de ses avatars intégristes, etc. Les enseignants se retrouvent en première ligne, confrontés à des remises en cause qui rappellent que la conquête de l’autonomie intellectuelle n’est jamais acquise. La loi de 2004 sur les signes religieux ostensibles à l’école, dont on a fêté l’année dernière les vingt ans, s’inscrit dans cette filiation. Il s’agit, encore et toujours, de garantir que l’espace scolaire demeure un lieu de liberté et non d’assignation religieuse.
Dans Le Foyer des aïeux, paru aux éditions du Bord de l’Eau, nous avons souhaité mettre en lumière plusieurs combats, dont celui du « petit père Combes ». Sa leçon ne doit pas être oubliée. Elle nous rappelle que l’école républicaine n’est jamais un acquis définitif mais une conquête fragile. Car, n’en déplaise à ceux qui pensent que la liberté se limite à « c’est mon choix », l’émancipation n’est pas une grâce octroyée, mais une exigence de tous les jours. Et l’école, tant qu’elle restera ce lieu où l’on apprend à douter des dogmes, sera le seul sanctuaire qui vaille.
Paul Klotz, Milan Sen
