Et la réalisatrice trace d’entrée de jeu les lignes directrices de ce portrait original : donner la parole, dans des établissements divers de plusieurs régions de France, à des élèves qui étudient l’œuvre en classe, faire entendre par leurs lectures à voix haute l’impact vivant chez des adolescents d’aujourd’hui des textes de l’écrivaine.
Des jeunes face aux textes, une appropriation à voix haute
Cette dernière est « devenue figure majeure du féminisme contemporain et première Française à recevoir le Prix Nobel de littérature [en 2022], incarnation d’une émancipation individuelle et collective, mêlant l’intime à l’universel’’, comme le soulignent les premières lignes, intimidantes, du synopsis. Cette figure impressionnante, qui n’apparaît jamais à l’écran, se transforme sous nos yeux et acquiert une familiarité troublante, une proximité dérangeante par la présence et la grâce des filles et des garçons, qui s’approprient ses écrits, les questionnent et interrogent leur propre devenir. Ici et maintenant.
Attachée depuis longtemps à filmer l’Ecole comme un laboratoire social dans sa complexité et ses contradictions, soucieuse d’observer avec attention les élèves à tous les âges de leur apprentissage de la vie, Claire Simon saisit ici finement, d’un regard ébloui, les résonances inouïes des textes de l’écrivaine française la plus marquante de ce siècle auprès de la jeunesse actuelle.
Clarté du dispositif, fluidité du regard, acuité de l’écoute
Désireuse d’aller à la rencontre des enseignants et des élèves de classes littéraires étudiant l’œuvre d’Annie Ernaux et d’en découvrir la perception auprès des nouvelles générations dans ses infinies déclinaisons, Claire Simon choisit avec soin les établissements et compose une géographie de tournage diversifiée. Elle s’installe, caméra légère, son ingénieur du son à ses côtés, dans quelques lycées de France à Paris, Sarcelles, Saint-Christophe-les-Alès, Toulouse, Villefranche-sur-Saône, et… en Guyane, à Cayenne.
En classe, les cours se déroulent souvent par petits groupes ou en cercles resserrés autour de grandes tables où sont étalés les principaux livres (en format de poche) d’Annie Ernaux.
L’enseignant.e, un temps à l’écran, invite en quelques mots un.e élève après l’autre à lire en partant d’un thème dominant des extraits à voix haute.
La caméra se rapproche alors de celle ou de celui qui va lire. L’hésitation ou la gêne bientôt balayée par l’élan de la parole et la force des mots. A chaque intervention, la caméra fluide se déplace douce et agile pour saisir sur les visages le silence ému de l’une, la réaction vive d’une autre ou le commentaire plus distancié d’un autre.
Des voix murmurantes aux éclats de rires, des complicités joyeuses ou des constats de franches divergences jusqu’à l’émotion aux larmes, les échanges, surtout entre les jeunes filles (majoritaires a fortiori dans ces sections littéraires) fusent et se prolongent dans l’environnement proche du lycée plus propice au partage d’expériences ou d’interrogations intimes.
Là encore, dans une cour lumineuse et arborée ou une clairière contre un arbre, la réalisatrice regarde, écoute et nous rend perceptible l’extraordinaire réceptivité des adolescentes et adolescents à l’écriture ‘neutre, plate, sans métaphore’ d’Annie Ernaux et à la frontalité des sujets traversant son œuvre.
Des vérités sans filtre, une jeunesse en phase
Impossible d’évoquer tous les sujets majeurs qui sollicitent les lycéennes et lycéens filmés au fil de leurs lectures et de résumer les débats suscités par ce travail de découverte ‘à voix haute’ soutenu avec souplesse et intelligence par leurs professeurs.
C’est là aussi que la variété des établissements retenus permet d’affiner notre perception.
De la honte de venir d’une classe pauvre hier ou de venir d’un autre pays que la France aujourd’hui ou de ne pouvoir aimer une mère auprès de qui on remplace un enfant mort, l’avortement clandestin (et la description crue, concrète de son aboutissement), le statut de femme mariée il y cinquante ans et aujourd’hui, le viol (et le consentement) à l’adolescence par le moniteur d’une colonie de vacances hier et aujourd’hui. La maladie d’Alzheimer d’une mère, la disparition d’un père aimé qui disait ne pas avoir besoin de livres pour ‘vivre’.
Autant de vérités intimes et universelles qui font tressaillir ou bouleversent les jeunes qui s’entendent les dire, qui les écoutent et se mettent à échanger, à se confier, à exprimer les émotions suscitées en eux, à penser, à se projeter.
Portrait mosaïque d’une nouvelle génération
Le constat est éclairant, sans que la cinéaste ait besoin de le souligner à l’image : les textes d’Annie Ernaux agissent comme des révélateurs d’un âge-charnière de la vie des adolescents d’aujourd’hui. Ces derniers s’en emparent et les ‘actualisent’ sous nos yeux. En direct pourrait-on dire, avec une différence notable : les jeunes filles en saisissent la portée et la radicalité, en particulier lorsqu’il s’agit du corps, de la sexualité, de l’amour et de la passion. Seuls certains jeunes hommes conviennent qu’ils sont confrontés à un ‘point de vue’ sur la condition des femmes, sans pouvoir y accéder ; un autre pour sa part, affirme préférer les plumes élégantes et les accents lyriques au style dépouillé de l’écrivaine…
Et nous ne dirons rien du dernier témoignage face à la caméra d’une jeune fille à la longue chevelure et au regard doux, reconnaissant la place essentielle de la littérature (et de l’écriture) dans sa jeune vie, et le malaise intérieur vécu devant l’incompréhension familiale, et réaffirmant son amour de la lecture et la beauté de la littérature.
Un hymne sensible, juste et profond à la transmission
Ne résistons pas à cet hommage à la liberté pédagogique des enseignants, au pouvoir émancipateur de l’œuvre radicale d’Annie Ernaux auprès des nouvelles générations conjugué à la capacité du cinéma de Claire Simon à en révéler l’éveil émotionnel et sensible à l’intelligence du monde.
Dans l’éblouissement de l’expérience vécue et transmise : « Ecrire la vie ».
Samra Bonvoisin
Ecrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens, film de Claire Simon-séance spéciale, Mostra de Venise 2025.
Diffusion le mercredi 3 décembre 2025 à 21h sur France 5 ; visible sur la plateforme France.tv.
