Former sans interroger le métier
Pourtant de réelles questions préoccupent les personnels, alors qu’un flou plane encore sur la réforme de la formation annoncée et le concours en L3, que les contenus enseignés, la reproduction des inégalités, l’accentuation de la ségrégation sociale et scolaire continuent à ne pas être réellement interrogés. La formation continue demeure très en-deçà des besoins et la France se distingue négativement par rapport aux autres pays de l’OCDE. Pourtant, les attentes exprimées par les personnels lors de la dernière enquête internationale Talis sont claires : mieux accompagner les élèves en difficulté, répondre à l’hétérogénéité croissante des classes, faire face à des missions de plus en plus complexes.
Numérique, IA : des priorités sans formation
Même sur le numérique, pourtant présenté comme une priorité ministérielle – avec l’intelligence artificielle en ligne de mire – les moyens de formation ne suivent pas. L’enquête internationale met en lumière un décalage profond entre des exigences professionnelles en constante augmentation et une formation des enseignants largement insuffisante, à l’entrée dans le métier comme tout au long de la carrière.
Une formation initiale largement insuffisante
Près d’un enseignant sur deux estime que sa formation initiale ne l’a pas suffisamment préparé à exercer. Seuls 53 % des enseignants formés depuis moins de cinq ans jugent cette formation de qualité, contre 75 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Les lacunes concernent pourtant des domaines devenus centraux : enseignement en contexte multiculturel, développement des compétences sociales et émotionnelles, usage du numérique.
L’entrée dans le métier reste elle aussi insuffisamment accompagnée : à peine 56 % des enseignants débutants bénéficient d’un dispositif d’accueil, et le mentorat ne concerne que 17 % d’entre eux. Quant à la formation continue, censée compenser ces manques, elle est jugée peu efficace : seuls 35 % des enseignants estiment qu’elle a un impact positif sur leurs pratiques.
Ecole inclusive : des ambitions sans accompagnement
20 ans après la loi du 11 février 2005, la question de l’inclusion reste un défi majeur pour l’Ecole, surtout dans le Premier degré comme en attestent de nombreux témoignages. Aujourd’hui, 74 % des enseignants travaillent dans des établissements accueillant plus de 10 % d’élèves à besoins éducatifs particuliers, sans que la formation n’ait été adaptée à cette réalité. En conséquence, seuls 53 % des enseignants estiment être en capacité d’adapter leurs pratiques pédagogiques, un taux inférieur à la moyenne internationale.
La débrouillardise comme modèle…
Cette logique de la débrouillardise, de l’autoformation sur des temps hors temps scolaires, atteint ses limites. Le surinvestissement des personnels se paie désormais au prix fort : épuisement physique, fatigue psychique, perte de sens. Les effets d’une politique éducative marquée par l’austérité et le court-termisme sont déjà visibles : désengagement, démissions, crise de confiance. Seuls 4 % des personnels estiment être reconnus par la société et par les responsables politiques. Ce chiffre est un aveu d’échec et un signal fort.
… et ses limites
Les intentions sans moyens, sans actes forts de revalorisation, ne suffisent plus. Faute de conditions de travail acceptables, de moyens pour les financer, de plus en plus de professeurs renoncent aux missions complémentaires, à la fonction de professeur principal, à l’organisation de projets ou de voyages scolaires. L’absence de moyens nourrit l’absence de sens et une démission silencieuse, avant de devenir une démission tout court.
Le décalage avec le réel
Pendant ce temps, les concours pour un métier qui ne fait plus rêver ne font pas le plein, certains établissements n’ont pas de chauffage, des élèves restent sans enseignants, et des candidats aux concours vivent dans une incertitude prolongée.
Et pendant ce temps, l’attention politique et médiatique se concentre sur un enjeu de société, mais passe à côté de ceux de l’École, la laissant hors champ.
Djéhanne Gani
