Je vois que vous utilisez le sifflet
Caroline : Je vois que dans ton école vous utilisez le sifflet pour dire que c’est la fin de la récré. Nous non plus on n’a pas de sonnerie à la fin de la récré mais je crois que c’est pareil dans toute la commune. Mais par contre, le sifflet, nous , jamais. Moi, en récré, j’utilise ma voix. J’ai jamais réussi à me faire au sifflet et même à la sonnerie qui a pu exister d’ailleurs. Mais là je vois que vous l’utilisez plusieurs fois pendant la récré même pour dire aux enfants d’arrêter de jouer alors que c’est pas l’heure de rentrer en classe ? Je comprends pourquoi mais nous on ne fait jamais comme ça. Déjà, parce que je trouve ça un peu agressif. Le sifflet, ça coupe net, ça surprend tout le monde, même ceux qui jouent tranquillement. Alors qu’avec la voix, je peux moduler. Je peux appeler un prénom, dire « on s’arrête », « on se calme », sans forcément mettre tout le monde sous tension.
En fin de journée, je le sens, clairement
Vraiment le sifflet je ne sais pas, il y a un truc policier ou je ne sais quoi qui me gêne. Alors moi je préfère bien sûr me déplacer mais si je dois réagir rapidement, utiliser ma voix. Je trouve aussi que ça engage plus la relation. Quand j’interviens en parlant, les élèves savent que c’est moi qui parle, que je m’adresse à eux. C’est pas un bruit extérieur, c’est quelqu’un. Bien sûr, ça demande de l’énergie et en fin de journée, je le sens, clairement. Mais j’ai l’impression que ça évite certains débordements, parce qu’ils identifient mieux à qui ils ont affaire.
Apprendre à projeter sa voix, à poser un cadre verbal, ça fait partie du métier
Enfin c’est ce que je ressens en y réfléchissant. Même si on n’a jamais vraiment discuté de ça en équipe, il me semble que c’est ça qui a participé à cette pratique dans notre école. Après, je ne dis pas que c’est parfait. Y’a des jours où j’en ai marre de répéter, où j’ai l’impression de parler dans le vide. Mais je préfère ça à devenir dépendante d’un objet. Et puis, on nous parle beaucoup d’autorité éducative et pour moi, elle passe aussi par la parole. Apprendre à projeter sa voix, à poser un cadre verbal, ça fait partie du métier. Même si personne ne nous l’a vraiment appris.
Emmanuelle : Oui je comprends le refus du sifflet, mais pour moi c’est un objet qui fait partie du quotidien de l’école, ne serait-ce que tous les jours où je l’utilise en EPS. C’est pas un outil policier, c’est un outil sportif pour moi. Et puis si je n’utilise pas le sifflet, dans une cour très grande avec plus de 150 élèves, en vérité je ne parle pas, je crie. Ce que tu appelles utiliser ta voix, en réalité c’est crier. Et moi, c’est justement parce que j’en avais marre de crier que je suis passée au sifflet. Moi aussi au début quand je suis arrivée dans l’école je n’en voulais pas. J’avais l’impression que c’était trop dur, trop autoritaire. Mais comme tu l’as dit, ici les écoles n’ont pas de sonnerie. Et même je crois que ça se fait de moins en moins. Alors à force, je me suis rendue compte que je rentrais de récré complètement épuisée, la voix cassée, et avec le sentiment de ne pas avoir été efficace.
La surveillance de récré, c’est physiquement éprouvant
Alors qu’avec le sifflet, on dira ce qu’on voudra mais le message est clair et rapide. Un coup de sifflet, ça veut dire « on s’arrête ». Pas besoin de répéter dix fois, et surtout, ça protège ma voix. Ca ne t’est jamais arrivé encore dans ta carrière d’avoir des extinctions de voix ? On nous parle de ça en formation, mais en vrai après on l’oublie et on n’a jamais de rappel pour nous aider à utiliser notre voix.
Et puis, ce qu’on cache aussi c’est que la surveillance de récré, c’est physiquement éprouvant. Y’a du bruit, de l’agitation, il faut avoir une vigilance constante… la récré c’est pas la pause hein, tous les instits le savent mais on le masque un peu. Moi la récréation, surtout à certains moments de l’année ou la semaine avant les vacances, ça m’épuise, faut le dire. Alors l’instrument me permet de garder de mon énergie pour la classe.
Le sifflet, c’est juste pour poser le cadre, pas pour régler tous les problèmes
Et puis, je trouve que ça dépersonnalise un peu le rappel à l’ordre, et ça me va bien. D’autant que même à cette période de l’année je ne connais pas de manière certaine tous les prénoms de tous les élèves de toutes les classes. Du coup ce n’est pas moi contre eux, c’est une règle collective qui s’applique. Tous les élèves savent très vite que quand ils entendent le sifflet, tout le monde s’arrête, pas seulement celui qui a fait une bêtise. Après, évidemment, je reparle ensuite avec les élèves concernés, je ne me contente pas de siffler hein, je me déplace et je vais parler avec les élèves. Mais au moins tout le monde s’est figé et si c’est pour interrompre quelque chose de potentiellement dangereux, c’est efficace.
Après j’ai conscience que le sifflet, c’est juste pour poser le cadre, pas pour régler tous les problèmes. Et puis dans notre école on le dit en toute transparence aux parents parce que c’est vrai que ça pourrait choquer. Mais personne n’a jamais dit qu’il ne comprenait pas. Le fait qu’on soit efficaces c’est aussi un gage de sécurité pour leurs enfants je pense.
Le mot du chercheur
La surveillance de récréation, bien que cela ne soit pas à proprement parler un temps d’apprentissages scolaires, est une activité de travail qui fait partie du panel des gestes professionnels de l’enseignant.es. Durant ces temps interstitiels de travail enseignant, l’usage de la voix prend une dimension encore plus importante, compte tenu de l’environnement, que durant la classe. La voix est un instrument de l’activité des professionnel.les de l’éducation qui doivent apprendre à en faire un usage efficace et efficient, en préservant une certaine économie dans son usage. L’utilisation d’un outil remplaçant la voix est alors ici soumis à discussion. Emmanuelle et Caroline font des choix différents, qui sont liés à des règles implicites en vigueur dans leurs écoles respectives, compromis entre efficacité immédiate, préservation de la santé et construction de l’autorité.
Frédéric Grimaud
