Nadia : Là j’accompagne les élèves qui arrivent par le taxi le matin. La maîtresse d’ULIS nous les passe et nous on doit les accompagner dans la cour. Et il y a aussi des enfants qui arrivent avec leurs parents en voiture. Pareil. La maîtresse réceptionne l’enfant et nous demande de l’emmener dans la récré. Mais personnellement, je fais très attention à ne pas parler aux parents. Je prends l’enfant, parfois j’attends quelques minutes pour en prendre deux par la main, puis je me dirige vers la récréation avec lui. Mais je n’ai pas parlé aux parents non.
Je veux me protéger
D’une manière générale, c’est vrai le matin ou le soir, je ne réponds pas directement aux parents, ou alors vraiment sur des choses très neutres. Tout ce qui concerne le travail scolaire, le comportement, les difficultés, je renvoie vers la maîtresse. Pas parce que je ne me sens pas capable, mais parce que je veux me protéger. C’est important. Nous les AESH, on est sur une position fragile, on n’est pas la maîtresse. Et puis le cadre n’est pas toujours très clair, et justement, si on commence à répondre à tout, on peut vite se retrouver en porte-à-faux. C’est ce qu’on nous dit en formation mais je trouve aussi que c’est logique.
Je préfère que tout passe par la maîtresse
Tu sais, j’ai déjà vécu des situations compliquées, où un parent me demandait mon avis, puis allait voir l’enseignant en disant : “L’AESH m’a dit que…”. Et là, on se retrouve coincée. Alors que ce n’était pas mon intention. Depuis, je préfère que tout passe par la maîtresse. C’est plus sécurisant pour moi, et plus cohérent pour l’école. D’ailleurs c’est comme qu’on nous l’explique en formation : « nous les AESH on ne parle pas aux parents comme ça on ne prend pas de risque qu’on nous reproche quelque chose ». Et puis, pour moi, c’est aussi une question de rôle. Je travaille avec l’élève, je l’accompagne, mais je ne suis pas responsable des choix pédagogiques. Quand les parents ont besoin d’informations, c’est normal qu’ils s’adressent à la maîtresse. Moi, je reste à ma place. Ça évite les malentendus, même si parfois, oui, ça crée un peu de frustration.
Elodie : Alors là je ne comprends pas ! Moi, quand quelqu’un me parle, je lui réponds. Enfin… je veux dire, je réponds dans la limite de ce que je peux dire, évidemment. Mais faire comme si je n’existais pas, ou comme si je devais toujours renvoyer vers la maîtresse, je trouve ça compliqué voire impossible. Les parents me voient tous les jours, ils me connaissent, ils savent que je suis avec leur enfant en classe. Donc forcément, ils me posent des questions. Des petites questions, souvent style : “Ça s’est bien passé aujourd’hui ?”, “Il a réussi à se concentrer ?”. Et moi, je trouve normal de leur répondre.
Je ne me lance pas dans des analyses pédagogiques
Je fais attention à ce que je dis, hein. Je parle de ce que j’ai vu, de choses très factuelles. Je ne me lance pas dans des analyses pédagogiques ou des décisions importantes. Mais sur le quotidien de la classe quand même je peux dire comment ça s’est passé non ? Les enfants en plus souvent ils ne racontent pas aux parents et eux ils ont besoin de savoir. Et l’inverse aussi. Les parents ont des infos importantes à nous communiquer. Si l’enfant a bien dormi ou pas, s’il a vécu quelque chose. Je ne sais pas moi. Mais si je commence à dire systématiquement “voyez avec la maîtresse”, ça crée une distance bizarre. Comme si je n’étais pas légitime en plus alors que c’est moi qui passe 99% du temps avec l’élève. Mon travail, il est réel, concret. Je suis avec l’enfant toute la journée. Pas cette année mais l’an dernier, même à la cantine. Donc forcément j’ai aussi une relation avec la famille.
Moi, je vois ça comme un travail d’équipe
Alors je sais que c’est ce qui est préconisé en formation. Mais pas dans mon école. Pour être honnête, ça m’a été demandé d’abord par l’école. Les maîtresses m’ont dit que je pouvais parler aux parents, répondre à leurs questions. D’une certaine manière, ça les soulage aussi. Parce que sinon, tout repose sur elles ! Moi, je vois ça comme un travail d’équipe. Chacun a sa place, mais ça n’empêche pas de parler. Au contraire. Quand les parents sentent qu’on communique, ça apaise beaucoup de choses.
Le mot du chercheur
Cette controverse a permis de mettre en lumière une prescription silencieuse dans certains départements. Bien que cela n’existe dans aucun texte officiel, il est préconisé dans certaines académies aux AESH, lors de leurs formations, de ne pas échanger avec les parents. La raison invoquée est alors de ne pas exposer inutilement les AESH à des réactions délicates de certains parents. Mais dans les faits, nos recherches montrent que l’ensemble des AESH, y compris Nadia, communiquent avec les parents.
Nous avons donc là une prescription descendante que l’on peut qualifier de « intenable », voire contradictoire avec un métier où l’on est censé collaborer avec tous les acteurs de l’inclusion, donc avec les parents. Cette prescription qui ne peut être appliquée, crée un inconfort professionnel pour les AESH au cœur d’une tension entre le respect d’une injonction visant à leur protection et le réel de leur activité qui impose souvent de parler avec des parents d’élèves.
Frédéric Grimaud
