De l’écrit à l’écran : un synopsis qui ‘vend la mèche’ ?
« Paris, 1928.
Antoine Balestro, jeune peintre en vogue, n’arrive plus à travailler depuis la mort de son épouse et désespère Armand, son galeriste.
Un soir d’ivresse, Antoine tente d’entrer en contact avec sa femme par l’intermédiaire d’une voyante. Sans le savoir, il parle en réalité avec Suzanne, une modeste foraine qui s’est glissée dans la roulotte pour y voler de la nourriture.
Suzanne se révèle douée pour l’imposture et, rapidement secondée par Armand, elle enchaîne les fausses séances.
Peu à peu, Antoine retrouve l’inspiration, mais pour Suzanne les choses se compliquent alors qu’elle tombe doucement amoureuse de l’homme qu’elle manipule… ».
Qu’est-ce qui est le plus trompeur ? Le script ici simplement résumé ou le baratin de Titus (Gustav Kervern) attirant les badauds (de sexe masculin) vers l’estrade de son stand décoré comme l’avant-scène d’un théâtre où se tient l’attraction féminine ?
Notre homme harangue en tout cas la petite foule venue à la foire, dans le Paris des années folles, en ces termes : « Ici ni magie ni illusion. Point de monstre ni de colosse. Juste de l’émotion juste des sentiments ».
Nous découvrons assez vite que cet individu à la voix tonitruante pourrait nous raconter des craques. Vêtue d’une tenue moulante noire digne d’un film de Louis Feuillade, et portant perruque et frange au carré à la Louise Brooks, voici Suzanne (Anaïs Demoustier), employée sous-payée et Vénus électrique au pouvoir magique. Elle maîtrise parfaitement l’art de donner un baiser ‘foudroyant’ à chaque homme qui s’aventure face à elle pour l’embrasser. Dans le même temps, Tiitus appuie sur le mécanisme qui déclenche le courant électrique provoquant vibrations et étincelles, avec la soudaineté de la foudre. Et l’illusion d’une étreinte fulgurante ?
Comme si le cinéaste attirait d’emblée notre regard sur l’ambivalence des apparences, la prouesse technique au service de la magie du jeu nécessaire à la réussite du spectacle. Comment démêler le vrai du faux ?
Du spiritisme joué au rêve éveillé : vers des éclats de vérité ?
Ne comptez pas sur nous pour vous dévoiler par quelles voies, tantôt cocasses (voire grand- guignolesques), tantôt burlesques, tantôt romanesques, Suzanne passe du corps statufié déguisé en séductrice foraine à l’esprit ‘réincarné’, doté du pouvoir de faire parler une bien-aimée disparue avec son veuf inconsolable.
En entrant dans la roulotte voisine d’une voyante à la foire, notre héroïne désargentée tombe sur Antoine (Pio Marmaï), en coma éthylique, balbutiant son désir de contacter dans l’autre monde sa femme et demander son pardon. Prenant l’intruse pour un médium, il propose de la payer pour cette mission et lui donne rendez-vous pour le lendemain chez lui. Une proposition de la part d’un peintre (sans souci financier, palpation de billets à l’appui) acceptée par une jeune femme dans le besoin, prenant le quiproquo comme une aubaine.
Et visiblement, une fois sur place, ça marche. Transformée en voyante aux globes oculaires à l’opacité bleutée (des prothèses), la voix douce et tremblante (et quelques autres artifices), elle permet à Antoine de croire sincèrement à une communication avec Irène, la disparue chérie (Vimala Pons). Une remontée du moral propice à la création, vivement encouragée par Armand (Gilles Lellouche), marchand de tableaux et ami du peintre en mal d’inspiration.
Nous garderons le silence sur les ressorts secrets d’une narration foisonnante nous permettant, par flash-back, de faire la connaissance d’Irène, de percevoir son parcours émancipateur lorsqu’elle partageait la vie d’Antoine.
Sachez seulement que la découverte de son journal intime, lu en cachette par Suzanne et son amie Camille (Madeleine Baudot), nous donne accès à la personnalité indépendante, d’une femme férue de peinture et peu susceptible de se laisser dicter sa conduite.
Un témoignage écrit qui permet à Suzanne d’entrer davantage dans la psyché de celle à qui elle donne sa voix. Et bien davantage. Par un engagement de tout son être. Un jeu de duplicité de plus en plus dangereux, et délicieux, jusqu’au ‘miracle’ de l’amour partagé et la vérité du sentiment ?
La mise en scène épatante d’une allègre comédie à tiroirs
Ainsi va à un rythme d’une vivacité emballante, modulée par la musique originale de Camille Bazbaz, à travers la reconstitution ostentatoire de la Belle Epoque, au comble de l’artifice, dans une atmosphère aux couleurs claires de plus en plus solaires, la mise en scène, servie par des interprètes virtuoses, conjugue des strates de temps, des flux et des reflux émotionnels et sensoriels jusqu’à des pics d’incandescence réjouissants.
Des travestissements aux mensonges, des changements de registres surprenants aux révélations dérangeantes, La Vénus électrique se déleste de ses vêtements et décors d’emprunt et nous invite à ne pas nous en tenir aux faux-semblants, à franchir les frontières entre rêve et réalité. Au point de perdre nos illusions ? Pas si sûr tant ce film brillant figure les bifurcations du désir et l’énergie électrisante de la naissance de l’amour.
Samra Bonvoisin
La Vénus électrique, film de Pierre Salvadori-en salle actuellement ;
Sélection officielle-Hors compétition, festival de Cannes 2026
